• 1804 MONSEIGNEUR JAUFFRET EN VISITE A SAINT-JODARD (près de Neulise)

    VISITE PASTORALE DE MgrJAUFFRET, DANS LE DIOCÈSE LE LYON, EN 1804.

    …Revenus à Roches, nous en partîmes le lendemain pour Saint-Jodard. Le supérieur du petit séminaire de Sainl-Galmier était de la partie. Un ancien directeur du séminaire Saint-Louis de Paris ne m'avait pas quitte depuis Lyon; le nouvel économe du petit séminaire de Sainl-Jodard demeurait mon compagnon fidèle, tandis qu'un élève en philosophie me suivait. Nous étions tous à cheval.

    » Depuis Roches jusqu'à Boën, si l'on suit la traverse, comme nous l'avons fait, on marche par des sentiers impraticables qui nous obligèrent souvent à mettre pied à terre. Mais le pays est pittoresque, les habitants sont bons, et l'idée de leurs vertus religieuses et domestiques charme le sentiment du voyageur, lorsqu'il serait tente de murmurer contre l'aspérité des routes.

    » Nous nous arrêtâmes un instant à Saint-Bonnet-Le-Château, paroisse située à une lieue et demie de Roches, et dont les maisons forment une sorte d'amphithéâtre sur le penchant d'une montagne d'où l'on découvre la plaine du Forez. Il se faisait tard. Nous eûmes à peine le temps de jeter les yeux sur les bords de ce Lignon si célèbre dans le roman d'Astrée. Malgré les instances du curé de Boën, nous le quittâmes. Bientôt la nuit et la pluie, et une averse mêlée d'éclairs et de tonnerre, nous surprirent à une demi-lieue de la Loire. J'avoue qu'au souvenir des désastres occasionnés en Allemagne par les eaux, je n'étais pas trop rassuré sur les moyens de salut qui nous fussent restés dans celle plaine, si la pluie qui nous inondait comme par torrents, eut duré seulement quelques heures. Nous avancions à pas lents, environnés de ténèbres si profondes, que nous ne pouvions rien distinguer autour de nous. Une lumière nous fil enfin découvrir au loin une ferme, mais nous la perdîmes bientôt de vue. L'économe de Saint-Jodard prétendit être instruit des localités. Il allait à la découverte. Après un  quart d'heure d'attente dans l'altitude la plus pénible, surtout pour ceux qui n'étaient pas munis d'un manteau, notre éclaireur revint sur ses pas. Obligé de descendre de cheval, il n'avait pu trouver aucune issue pour arriver jusqu'à la Loire ; il s'était culbuté dans un fossé, profond d'une dizaine de pieds, et revenait nous inviter à demeurer en place. Gagnant alors la ferme la plus voisine, l'intrépide économe y demanda des bottes de paille enflammées, afin d'éclairer nos pas jusqu'aux bords de la rivière dont nous voulions passer le bac. Mais, fatigués d'attendre, nous poussâmes nos chevaux à tout hasard sur ses pas,  nous ne tardâmes pas à le voir revenir avec un valet d'écurie, porteur d'une lanterne. Il nous assura qu'il nous conduisait chez de braves gens. Nous les trouvâmes tels, homme et femme. Malheureusement, tout les deux étaient au lit, grelottant la fièvre, très-satisfaits néanmoins de recevoir le grand-vicaire dans leur demeure champêtre. Ils en bénissaient le Seigneur avec allégresse. Nos chevaux furent hébergés. Nous passâmes une heure et demie dans cette ferme dont le foyer était grandement éclairé, el quand nous fumes disposés à les quitter, ils ne voulurent recevoir aucun salaire. Je distribuai quelques chapelets aux malades, ainsi qu’à leur famille, et vers onze heures du soir, nous partîmes précédés d'un valet d'écurie et d'une fille de la maison, munis de torches enflammées, pour aller tenter de nouveau le passage de la Loire. Celle fois nous réussîmes, non sans danger toutefois, car ce fut une providence s'il n'arriva point de chute fâcheuse dans une aussi dangereuse traversée. Jamais chemin ne me parut plus long,  la pluie venait de recommencer avec plus de fureur que jamais. Enfin, Éminence, imaginez quelle douce surprise pour nous, quand  ne sachant au juste comment reconnaitre la position du petit séminaire de Saint-Jodard, nous aperçûmes une lumière éclatante : c'était l'église même de Saint-Jodard, illuminée comme dans un jour de solennité; c'étaient les vingt-deux Sœurs des Écoles chrétiennes en adoration devant le saint Sacrement, et priant pour les pauvres voyageurs qu'elles attendaient avec anxiété. Leur présence au chœur, versminuit, n'avait rien que de très naturel, puisque la règle veut que chaque semaine, du jeudi au vendredi, elles psalmodient l'office du saint Sacrement. La joie de la communauté fut grande de nous voir sauvés du danger d'un voyage si pénible, et notre satisfaction non moins vive quand nous entendîmes les portes du petit séminaire s'ouvrir devant nous.

    Le lendemain matin, on y célébra le service du respectable M. Devis, fondateur du petit séminaire et de la maison des Sœurs (actuellement réunies comme Sœurs des Écoles chrétiennes). Sur quelques notes que l'on me donna, dans le moment, je prononçai son oraison funèbre en présence de plusieurs curés et servants, d'un peuple nombreux et des élèves séminaristes. Je n'ai rien écrit. Je recueillerai des documents et vous remettrez le discours qu'ils m'auront inspire sur un prêtre qui a fait, pendant la révolution, des prodiges de charité. Sa mémoire doit être chère à tous les ecclésiastiques, à tous les fidèles.

    Ce voyage, et ce séjour à Saint-Jodard, m'ont transporté dans les habitations des patriarches ou des chrétiens de la ville d'Oxyrhynque. Je n'ai jamais éprouvé de plus délicieux sentiments.

     On ne rencontre pas sur les chemins de petits paysans ou bergers et de jeunes enfants, sans qu'ils soient munis de leurs livres de prières et de cantiques, et, plusieurs fois le jour, leurs chants  retentissent dans les vallées profondes.

     Saint-Jodard est une paroisse très étendue. Là, les affaires qui agitent les familles sont portées à l'arbitrage des prêtres, comme du temps de Saint-Augustin. J'ai eu le bonheur d'y terminer, après une heure et demie de conversation, une querelle domestique, laquelle faisait depuis dix ans le malheur d une famille assez nombreuse, la seule de la paroisse qui, pour cette raison, n'approchât pas des sacrements…

    Note : Saint-Jodard est un charmant petit village à quelques kilomètres de celui de Neulise, berceau de la famille Devis.


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