• GUY LEVIS MANO AU MUSEE DE ROANNE

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    GUY LEVIS MANO AU MUSEE DE ROANNE

     

     

     

    « Vous avez donné un empire à la poésie »

    C’est ainsi que Joë Bousquet s’adressai à Guy Mano (1).

    Exagération de poète ? Non point.

     

    Lorsque l’on considère l’ensemble de l’œuvre de cet homme qui, poète lui-même, à partir de 1933 et pendant quarante ans édita d’autres poètes, fabriquant de ses mains de typographe exigeant tous les livres marqués de son sigle G.L.M (2), l’on est très vite convaincu du bien-fondé de cette déclaration.

     

    Et cet empire, il en a ouvert l’accès à tous ceux qui voulaient y entrer. Car, ses livres, s’ils sont beaux – par le choix du caractère adapté à l’atmosphère du texte qu’il matérialise, par la mise en page où s’équilibrent harmonieusement les noirs et les blancs, par la qualité du papier – ce ne sont ni les livres luxueux, ni des livres chers ou sacralisés. Leur format les rend maniables et permet, bien souvent, de les garder familièrement dans une poche.

     

    Les auteurs sont heureux de découvrir en cet éditeur,  qui est donc aussi leur pair, un artisan capable de mettre leur travail en valeur, d’en privilégier « la lisibilité » et d’en respecter l’esprit. G.L.M est un interprète. L’interprétation implique une intimité avec l’œuvre, la possibilité de la recréer de la manifester dans une forme susceptible de contribuer au mieux de sa révélation.

    Les premières publications, G.L.M les a réalisées dans sa chambre avec une petite presse à main prêtée par un ami.

     

    Cela suppose beaucoup d’amour de l’ouvrage.

    Serviteur manuel de la poésie, G.L.M. a accompli sur le plan culturel une tâche irremplaçable. Il s’est voulu l’écho des « voix de la terre », titre d’ailleurs d’une de ses collections. On trouve en effet dans ses éditions de remarquables poètes connus, de toutes nationalités (3), et dans les meilleures versions, mais aussi des anonymes de la littérature populaire française et étrangère (4), des classiques comme des contemporains (5), des auteurs nouveaux dont il prend le risque de publier le premier recueil (6), comme des auteurs confirmés ; on trouve aussi bien des textes profanes que mystiques, on y rencontre avant-guerre les Surréalistes (Breton, Eluard, Tzara, Soupault, Leiris, etc.), mais aussi tous ceux qui, loin des chapelles, suivent leur chemin propre, tels Pierre Jean Jouve, par exemple, ou René Char dont G.L.M. est, à sa mort en 1980, le principal éditeur.

     

    Classicisme et avant-garde font bon ménage chez G.L.M., ce chercheur, ce découvreur  à qui nous devons la remise au jour d’écrivains oubliés de la Renaissance, aussi précieux à nos yeux que Maurice Scève ou Louise Labé (7).

     

    Des auteurs importants, peu publiés par  ailleurs, sont en bonne place chez G.L.M. ainsi Maurice Blanchard, le musicien contemporain, Scelsi, également poète original, G.L.M. est le seul à l’éditer. Chez lui, un Diderot, dont nous imaginons tout connaître, apparait avec des pages inédites…Nous lui devons  la première traduction française du poète de langue allemande, Traki, puis de très nombreux livres bilingues.

     

    Espagnol par sa mère, G.L.M. a traduit lui-même F. Garcia-Lorca, poète assassiné, d’autres grands noms de ce pays et des textes du fonds traditionnel, cantes flamencos, et autre romance post-judéo-espagnol ou arabo-andalou, témoins de la fructueuse rencontre de cultures différentes.

     

    Difficile de ne rien omettre dans cette brève énumération de tous les enrichissements apportés par G.L.M., de tous les espaces défrichés par lui afin que la poésie devienne poésie partagée » (8)

     

    Lorsque l’on songe que l’association (9) qui gère le stock demeuré disponible des éditions G.L.M., en offre le revenu sous forme de bourses à des poètes d’aujourd’hui, l’étendue du service rendu à la poésie par Guy Levis Mano, cet homme si simple et si discret, a de quoi surprendre.

     

    Cependant, nous lui sommes redevables à d’autres titres encore.

     

    Dans sa production d’avant-guerre, époque où cela demeurait encore exceptionnel, G.L.M., qui se situe parmi les précurseurs, introduit l’art moderne à part entière. Gravures et dessins signés des noms les plus prestigieux – Picasso, Miro, Dali, André Masson etc. – figurent  dans ses livres sur le même plan que les poèmes, c’est-à-dire sans forcément « illustrer » ceux-ci, au sens restrictif du terme. Le premier, il considère que la photographie mérite la reconnaissance du livre et il publie le célèbre Man Ray dès 1937.

     

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    Mais venons enfin à Guy Levis Mano poète, ceci explique cela ?

     

    Une dizaine d’œuvres éditées déjà avant-guerre dont « l’Homme des départs immobiles », « Crâne sans lois », dans une veine assez surréalistes.

     

    Puis c’est arraché au cercle habituel et choisi de ses fréquentations intellectuelles, la captivité et une autre rencontre fraternelle, en  vrac, avec le peuple de tous les jours. Il traduira leur cruelle expérience comme des poèmes qui comptent parmi les plus percutants sur le thème : « On fait nos cœurs barbelés », « Captivité de la chair ». Il signe alors « Jean Garamond », du nom d’un caractère typographique bien connu qu’il apprécie particulièrement.

     

    Viennent ensuite d’autres beaux textes, dont les principaux, d’une inspiration très personnelle, réunis sous le titre « Loger la source », sont publiés en 1971 chez Gallimard, préfacés par René Char.

     

    Seghers, en 1974, publie Guy Levis Mano dans sa collection réputée, « Poètes d’aujourd’hui ». Andrée Chedid et Pierre Toreilles lui consacrent alors une importante introduction.

     

    En 1981, la bibliothèque nationale organise une exposition G.L.M., à cette occasion, Mr Antoine Coron dresse un catalogue complet de ces éditions, accompagné d’une présentation extrêmement instructive.

     

    En 1982, les Editions Fata Morgana publient un hommage à G.L.M.  Réalisé par ses nombreux amis écrivains, artistes, qui apportent ainsi leur témoignage sur la qualité du rôle qu’il n’a cessé de tenir à leur côté.

    Eclectique, les éditions G.L.M sont traversées par les grands courants de cette période particulièrement créatrice. Elles se ressentent également des terribles secousses qui l’ont ébranlée.

     

    Si les Surréalistes s’y retrouvent, c’est consécutivement à la crise de 29 qui mène leurs éditeurs à la faillite. Ils font alors confiance à ce jeune typographe dont la réputation commence à se répandre. La présence de nombreux artistes espagnols dont il publie gravures et dessins qu’inspirent abondamment la mort et la tauromachie est, bien entendu directement en rapport avec la guerre d’Espagne.

     

    Quant à la deuxième guerre mondiale, interrompant les éditions G.L.M., elle laisse son empreinte parmi les poètes captifs ou résistants, comme parmi les autres hommes. Elle modifie souvent et leur inspiration et leur écriture. C’est ce que l’on constate concernant Guy Levis Mano. Et en tant qu’éditeur, elle l’aura conduit à élargir ses choix.

    Quelque 550 titres ont été édités chez G.L.M. L’exposition présentée par le Service culturel de la ville de Roanne à la galerie de la bibliothèque Joseph Déchelette durant Mars et Avril, en montre environ 200, choisis de manière à illustrer tous les aspects de cette production. La moitié, acquise par la Bibliothèque Municipale pourra par la suite y être consultée. L’autre partie, qui comporte nombre d’ouvrage devenus rarissimes, ont été prêtés aimablement par l’Association G.L.M. et par madame Pissaro, longtemps associée de Guy Levis Mano. Nous leur adressons ici nos vifs remerciements.

     

    Maintes raisons de réserver à G.L.M., une exposition – ce que fit d’ailleurs de son vivant l’ARC au Musée d’Art Moderne de Paris (10) –viennent d’être relevées. Mais notre région en a une autre encore du fait qu’il y venait souvent en vacances chez ses amis Jean et Jeanne Gouttebaron et qu’il est mort au petit village de Vendranges où il repose.

     

    Très rare sont sans nul doute les éditeurs qui,  comme lui, se sont exclusivement voués à la poésie. Mais après tout, direz-vous, la poésie… Nous n’avons plus que faire de ce « supplément d’âme ». Prenons y garde cependant. Sous ses airs désuets ou délibérément en marge, elle nous rappelle peut-être quelque chose d’essentiel que G.L.M. a contribué à sauvegarder. Il ne s’agit pas moins en effet de nous signifier qu’au-delà de ce que nous appelons le réel, se profilent des possibles en attente : pour peu que nous fassions (POIEIM) le nécessaire, ce réel peut toujours devenir autre Poésie, exercice gratuit, voire futile ou pense-bête vital ?

     

    L’existence de Guy Lévis Mano, « artisan de belles formes vraies », selon la définition qu’a donnée de lui Pierre Jean Jouve, ne constitue-t-elle pas la plus exemplaire des réponses ?

     

    NOTES

    1. 1904-1980
    2. A l’exception de quelques ouvrages trop épais pour son matériel.
    3. De Maïakowski à Walt Wihitman en passant par Hölderlin.
    4. Poèmes serbo-croates, grecs, du Dahomey etc.
    5. Dès 1936, G.L.M. éditait Edmond Jabès qui a reçu, en 1987, le grand prix national de la poésie.
    6. André Frénaud, Lux Estang, André du Bouchet, Jean Cayrol, Andrée Chedid etc.
    7. Cet ouvrage reçut le prix des « cinquante meilleurs livres de l’année » en 1958.
    8. Titre de l’introduction de René Char au N° 6 de « Temps de la poésie » (1952) dont poètes et artistes ont volontairement laissé leurs contributions anonymes.
    9. Association Guy Levis Mano, 6 rue Huyghens, 75014, Paris.
    10.  En 1936, Paul Eluard et en 1937, Pierre Jean Jouve avaient déjà présenté une exposition G.LM.

     

      Marie Noëlle Bornibus  (Amis du Musée Déchelette) n° 1, année 1988

     

    Le petit cimetière en bas du village le long de la nationale 82 au bord de la fameuse « cote de Vendranges » si redoutée autrefois par les automobilistes à cause de son pourcentage accentué ; a reçu et recevra pendant longtemps encore, les meilleurs poètes connus venu se recueillir sur la tombe de G.L.M. mort le 25 juillet 1980 à Vendranges dans la Loire où il venait chaque année passer des vacances chez son ami  Jean Gouttebaron qu’il avait connu à Radio-Luxembourg ou celui-ci tenait une chronique culturelle.

     


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