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    LES ABUS DE LA GRAMMAIRE

     

    Parents, que ceci vous serve de leçon !

     

    Ce n'est pas d'aujourd'hui, hélas que nous déplorons les abus de la grammaire. Entre toutes les branches de l'éducation primaire que l'on donne à nos enfants, je n'en connais pas de plus absurde, de plus néfaste, ni de plus propre à déformer le cerveau de la jeunesse.

     

     Un exemple, un seul, et tous les pères, toutes les mères de famille seront de mon avis. J'ai connu jadis un brave petit garçon d'intelligence ouverte, d'esprit vif, qui donnait les meilleures espérances. Docile, studieux et réfléchi, il aurait certainement fait son chemin dans le monde sans celle maudite grammaire. C'était mon camarade de collège. Nous avions déjà usé sur les bancs vermoulus de la « boîte » une bonne demi-douzaine de culottes et nous nous apprêtions à en détériorer bien d'autres quand survint le fatal accident qui devait nous séparer pour la vie.

    Nous étions arrivés, au cours de nos études, au chapitre des homonymies ; vous connaissez ce chapitre ridicule. Il tend à vous prouver que des mots qui s'écrivent de la même façon ont un sens et une prononciation différente, et, sous prétexte de montrer la différence entre ces sens et ces prononciations, il vous inculque les idées les plus saugrenues. Ainsi on vous dit :

     

    — Les poules du couvent, couvent ; les fils démêlent les fils ; le puits du curé est curé, et autres fadaises du même acabit. Or, mon petit camarade dont l'intelligence était si vive, fut frappé de ces contrastes au point que ce lui fut une véritable révélation, laquelle ne tarda pas à dégénérer en obsession. Il répétait sans cesse :

     

     — Les poules du couvent couvent, les fils démêlent les fils, etc., etc. Sa jeune imagination travaillant, il s'ingénia à multiplier les exemples jusqu'à s'absorber complètement dans cet exercice. Il devint sombre, préoccupé, taciturne. Quand on lui adressait la parole, il vous regardait d'un air hébété et vous répondait par des phrases dans le genre de celles-ci :

     

    — Nous portions des portions, nous rations des rations, nous opinions contre nos opinions, il convient qu'ils nous convient.

     

    Jugez de la douloureuse stupeur de ses parents lorsqu'ils vinrent le voir aux vacances de Pâques. Comme son père l'interrogeait pour savoir ce qu'il faisait en classe :

     

    — Ce que nous faisons? dit mon petit camarade ahuri, comme s'il sortait d'un rêve. Ah voilà en penchant sa tête sur sa poitrine, il récita tel un phonographe débitant des paroles scrupuleusement enregistrées :

     

    — Eh bien, nous nous battons avec des bâtons, nous oignons des oignons, nous jetons des jetons.

     

     J'étais bien jeune alors, mais je n'oublierai jamais le regard consterné qu'échangèrent à cet instant le brave monsieur et la brave dame qui étaient les parents de mon infortuné petit camarade. Même que la bravé dame essuya une larme du coin de son mouchoir  je l'entendis murmurer :

     

     — Mon pauvre enfant, tu es fou ! Alors le petit se redressa, exaspéré :

     

    — Ah ! Je suis fou vociféra-t-il, en proie à la plus évidente colère. Ah! Je suis fou ? Mais tu ne vois donc pas, maman, les traits que nous décochons à des cochons? Mais ici, nous nourrissons des nourrissons et nous poissons des poissons en pliant des pliants ! Aimerais-tu mieux que nous professions des professions, que nous inventions des inventions ou que nous pensions A nous faire donner des pensions.

    Décidément, cet enfant était au-dessous de son âge. Ses parents, justement alarmés et craignant pour lui la méningite, le retirèrent du collège. Qu'en firent-ils, je n'en sais rien, ce que je puis dire, c'est que je le rencontrai nombre d'années après. Nous étions tous devenus des hommes. Moi, j'avais ce bon teint fleuri, cette bonne grosse figure réjouie qui préviennent tout de suite en ma faveur, bien qu'ils décèlent chez moi l'absence de tout souci, appuyée par le plus profond égoïsme et la plus cynique inconscience. Lui, au contraire, était pale, chétif, voûté, minable. Je causai avec lui un instant, et nous nous échangions nos souvenirs d'enfance, il hocha, tristement  la tête «  Ah I le bon temps soupira-t-il, nous étions heureux, nous n'avions pas de tourments I Je me souviens toujours que nous relations des relations et que vous lanciez des lanciers, Nous coupions des croupions, nous escortions des  escarpions. Tandis que maintenant nous prisons les prisons, nous mêlons des melons, nous pilons avec des pilons, nous violons des violons et nous mourons faute de mouron ! »

     

    Je l'avoue à ma honte, je n'eus pas le courage d'en entendre davantage, Je m'enfuis comme un grand lâche, redoutant une contagion possible. Je n'ai revu mon ami que longtemps après, tout dernièrement. Il était dans une maison de santé. Plus maigre et plus pitoyable que jamais, il était occupé, avec d'autres compagnons de malheur, A édifier dans le jardin de l'établissement de bizarres petites constructions faites de terre et de sable.

     

    Comme j'interrogeais le directeur sur le cas de ces infortunés, il me répondit avec cet air de détachement que donne l'habitude de côtoyer les pires misères : « Pauvres gens! Vous voyez à quoi ils passent leur temps! Ils bâtissent des bâtisses, mais les monuments qu'ils édifient vous édifient. Quant à votre ami, il ne reste aucun espoir de le guérir. Depuis qu'il est ici, il maintient son maintien ! »

     Et je partis, la mort dans l'âme, en constatant que le directeur était, lui aussi, une victime de la grammaire!

            

                                             Louis CHEMINOT (Petite Revue de la Famille, mai 1903)

     


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