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    LA SOIE ET LES USINES PENSIONNATS DANS LE LYONNAIS AU XIX° SIECLE

    (Tiré du journal gratuit « La Ficelle » Lyon numéro de novembre 2014)

     

    Pour affronter la concurrence, et éloigner les ouvriers de la contestation urbaine, La Fabrique développe les usines hors de l’agglomération. L’usine regroupe plusieurs centaines d’ouvriers dont une majorité de femmes. Les ouvrières issues d’un milieu rural vivent dans un univers  clos  au règlement strict, et ne vivent que pour l’entreprise. Toutes les opérations de fabrication y sont intégrées. L’énergie des cours d’eau à proximité et l’abondante main d’œuvre, très jeune, « docile »et pas chère, offrent tous les avantages pour la prospérité de l’entreprise. « L’ouvrière des montagnes est en général résignée, plus docile, moins exigeante que celle des  plaines et aussi plus robuste ». Encadrées par des religieuses, elles sont soumises à une discipline sévère où silence, travail et vertu sont les critères de bonne moralité. Elles sont les futures « bonnes mères » et épouses accomplies. Quand le marché est conclu entre les parents et l’entreprise, il repose souvent sur la substitution du père par le patron,  dans la formation et l’éducation et aussi dans sa dot. La jeune fille ne perçoit pas de salaire mais une dot à sa sortie, de laquelle on soustrait les quelques sous d’argent de poche, les dégradations, les vols… Les règlements, bien que similaires, varient dans certains détails suivant les établissements.

     

    Une des premières usines-pensionnats de la région lyonnaise est la fabrique de châles de la Sauvagère à Saint-Rambert, Elle sert de modèle aux autres usines «  les jeunes filles avaient leur dortoir et chacune d’elles avait son lit, ce qui représentait un progrès notable par rapport au lit étroit que devaient se partager deux ouvrières dans les ateliers de Lyon »

     

    D’autres se créent dont celles de Auger et Gindre  à Boussieu et rue Hénon , celle du fabricant Cl. J.Bonnet, installée à Jujurieux. La mécanisation est en marche, l’usine prend des allures de monstre. Les petites mains, les unes à côté des autres, s’activent à des rythmes endiablés pour le nourrir. La main d’œuvre féminine, plutôt orpheline voire sourde et muette est recrutée dans les campagnes défavorisées, souvent vers 12 ans pour des journées de 10h par jour, 2h de plus pour les plus âgées. Corvéables à merci.

     

     

    L’USINE  PENSIONNAT DE BOUSSIEU

     

    La loi du 22 mars 1841 autorisait les employeurs à embaucher des enfants à partir de l’âge de 8 ans ; il semble qu’Auger ait préféré les embaucher à partir de 12 ans, une fois leur communion faite et les obligations scolaires accomplies.

     

    Dans les archives, on trouve  à Boussieu un seul cas d’infraction à la législation qui avait été modifiée par la loi du 19  mai 1874 limitant la durée du travail des mineurs. L’inspecteur d’académie signale le 7 juin 1880, le cas d’une jeune fille – Marie Drevet – âgée de 10 ans qui travaille plus de 6 heures par jour et ne possède toujours pas le certificat d’études…

     

    La grande majorité des ouvrières sont étrangères à la localité. Celles qui habitent les environs arrivent dans de grandes voitures tirées par des chevaux, qu’elles appelaient des « galères », le dimanche soir ou le lundi matin. Mais les ardéchoises ou les savoyardes peuvent rester 6 mois sans retourner chez elles. Quant aux Italiennes, il arrive qu’elles ne puissent pas repartir, faute d’argent pour  se payer le voyage…

     

    Elles sont recrutées comme apprenties pour une durée de 4 ans et ne touchent aucun salairemais une dot leur était remise après leur départ. Si la jeune fille avait eu de nombreuses amendes, elle devait effectuer une nouvelle période pour payer sa dette. D’une manière générale les ouvrières du textile étaient parmi les moins bien payées.

    Vers 1880, le salaire moyen d’une tisseuse est de 1,70 francs par jour, alors que le kilo de pain coûte  0,36 francs  et les pommes de terre 5,60 francs le kilo.

     

     Dans les usines-pensionnats la rémunération globale était encore plus faible. A Boussieu, elles étaient nourries, blanchies et logées. Au bout de 4 ans la dot pouvait s’élever à 150 francs (une ouvrière gagnait en moyenne dans l’Isère environ 500 francs par an). Elles dormaient dans un espace encombré, mal aéré, où elles couchaient  le plus souvent à 2 dans un même lit et où la tuberculose faisait des ravages comme en témoigne un inspecteur du travail qui insiste sur la nécessité de balayer et mouiller les ateliers en dehors des heures de travail et d’installer des crachoirs.

     

    La journée de travail est longue : 14 heures jusqu’en 1870 puis 12 heures et enfin 10 heures à partir de 1904. Ces horaires sont appliqués du lundi au samedi. Dans les ateliers les conditions de travail sont très pénibles à cause du bruit et de la poussière. Dans l’atelier de moulinage il est important pour le bon déroulement de l’opération que le taux d’humidité relative soit de 90 % et la température supérieure à 24 degrés. Le taux d’humidité devait être également élevé dans l’atelier de tissage afin que les fils ne cassent pas. L’inspecteur du travail, cité plus haut, déplore qu’aucune mesure ne soit prise contre les risques de saut de navette. Cet outil provoquait fréquemment des accidents en s’échappant du métier en marche et frappant les tisseuses au visage.

     

    Un contemporain Justin Godard, dans un livre intitulé « Travailleurs et Métiers lyonnais » paru à Lyon en 1909 a décrit la vie de ces jeunes filles et jeunes femmes, rythmé par le « son de la cloche » et le « hurlement de la sirène ». Il a dénoncé la promiscuité, le manque d’hygiène, et fustigé la violation de la liberté de conscience. Il est interdit de parler durant les heures de travail ; la discipline qui règne est extrêmement stricte pour le moins que l’on puisse dire et la presse socialiste n’hésite pas à parler de « bagne capitaliste ».

                                                                 (Site officiel de la commune de Nivolas-Vermelle)

     

     

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    L’usine pensionnat de Jujurieux

     

    « L’usine pensionnat de Jujurieux va devenir la grande œuvre philanthropique de Claude‐Joseph Bonnet. Elle synthétise sa volonté d’organiser le monde à sa manière. Tout comme ses affaires, il dirige la vie de ses employés de Jujurieux. Claude‐Joseph Bonnet est une figure emblématique du catholicisme militant. La présence des religieux dans l’usine est pour lui une évidence. L’action du patron se confond avec une volonté d’éducation, il s’estime responsable moral des pensionnaires, de formation et d’instruction religieuse. En même temps, il dispose par ce biais d’une main d’œuvre servile et dévouée qui lui permettra de s’enrichir rapidement.

    « Chrétien convaincu, il croyait pouvoir concilier l’idée religieuse et l’idée commerciale et favoriser la régénération des campagnes ».

    L’usine de Jujurieux compte 600 jeunes filles mineures dont 1/6e sont des enfants trouvés à Lyon.

                                                                                               ( Stéphane Autran 2011)

     

     

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    ECHO FABRIQUE -  23 mars 1834 – Numéro 64

     

    A Lyon.

    Depuis longtemps des plumes éloquentes, des cœurs généreux, plaident la cause des malheureux ouvriers de notre ville, mais excepté M. Jules Favre, personne n’a pensé au sort déplorable des femmes, des filles de la classe ouvrière, et par classe ouvrière, je n’entends pas seulement celle qui travaille sur le métier, mais aussi celle dont l’industrie se rattache directement ou indirectement à la fabrication des étoffes de soie ; de ce nombre sont les dévideuses, frangeuses, couseuses, découpeuses de schalls, etc., etc. Dans cette malheureuse et utile portion de la population de notre opulente cité, la misère et ses horreurs n’épargnent pas même l’enfance. – Dès l’âge de six ans une malheureuse petite fille est attelée à une roue de mécanique dix-huit heures par jour, elle gagne huit sous, en dépense deux, trois au plus, pour ajouter une insuffisante portion de mets grossiers à son pain plus grossier encore ; cette enfant étiolée par un travail au-dessus de ses forces, abrutie par une existence toute contre nature qui s’écoule dans des ateliers malsains, hideux de malpropreté, végète ainsi dans la plus déplorable ignorance. Si son enfance maladive échappe à tant de maux, elle atteint une jeunesse plus malheureuse encore. Réservée à la fabrication des étoffes unies (les plus mal rétribuées), une femme travaille quinze ou dix-huit heures, souvent les dimanches et fêtes, pour gagner un salaire qui suffit à peu près à la moitié de ses besoins les plus urgents. ..Restent alors celles qui se rattachent à la fabrique. Veut-elle dévider de la soie ? Il ne suffira pas, pour obtenir de l’ouvrage, de le bien exécuter et d’être d’une exacte probité, il faudra auparavant, à quelque titre que ce soit, être recommandée au commis qui tient la balance. Celui-ci, puissance secondaire, tient peu de compte des ordres du chef lui-même, ou s’il ne peut éluder l’injonction de donner de l’ouvrage à telle ouvrière qui n’a pas cherché sa protection, alors commence pour elle une suite de vexations qui finit par lasser la misère la plus patiente….

     

    (Jane Dubuisson. Rédactrice du « conseiller des femmes » hebdo 1832-1834 dirigée par E Niboyet).

     

     

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