• L’ETONNANT ET MECONNU « POT DE HUGUES »

     

    L’ETONNANT ET MECONNU « POT DE HUGUES »

     

    De nombreux hommes et femmes, ouvriers forestiers résiniers ou gemmeur, mais aussi des ouvriers d’ateliers de poterie ont travaillé en commun pour la récolte de la résine de pin, aussi appelée gemme.

     

    L’essentiel était de travailler efficacement et rapidement, dans le souci du meilleur rendement économique, dans les régions propices au résinage comme les Landes, la Gironde, la Corse, mais aussi la Provence ainsi que l’ensemble des pays du pourtour méditerranéen sans oublier la Russie, la Chine et l’Amérique du Nord.

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    Il faut dire que cette matière était précieuse alors : dès la Renaissance on l’employait dans la fabrication de chandelle, à partir des 16°-17° siècles on en tirait de l’essence de térébenthine et de la colophane que l’on employait en pharmacie (bonbons), dans la composition de vernis et de peintures ainsi que dans la chimie en pleine essor à cette époque.

     

    Le pot à récolter la résine présente une apparence plutôt commune. Il se compose d’une bouche circulaire à son sommet avec une lèvre assez fine, d’une panse en son milieu et d’un pied de maintien à sa base. Il est assez comparable à son cousin le pot de fleurs, tout juste différencié en partie supérieure par la lèvre et la présence d’un orifice centré dans le fond. Mais ce pot particulier se différencie également par sa forme menue et sa texture.

     

    On le réalisait d’une manière élémentaire dans les ateliers locaux de poterie, de deux manières différentes :la première en partant d’une simple boule d’argile mise sur le tour du potier, puis écartée à plat à sa base pour être ensuite tirée vers le haut selon une forme élargie ; la seconde en employant une presse calibrée spécialement pour cela.

     

    Le pot ainsi ébauché était ensuite cuit au four. Certains modèles étaient vernissés de différentes couleurs à l’intérieur, à la façon des célèbres tuiles dijonnaises.

    Mais d’une façon générale, le pot à résine reste un ustensile de travail assez rudimentaire.

     

    On connait le pot à résine par ses modèles conçus à une époque comprise essentiellement entre la deuxième moitié du 19° siècle et le tout début du 20° siècle.

    Il y fut en effet reproduit en des quantités surprenantes, car on l’employer alors massivement pour récolter la précieuse résine des pins. Le principe est similaire à celui, plus connu, employé par exemple en Indochine, où l’on utilisait un bol ou une coupe en terre modelée pour récolter le suintement laiteux de l’hévéa par scarification.

     

    Dès le 13° siècle, l’agronome italien Pietro Crescenzi (1230-1310) avait réfléchi à l’idée de recueillir et de poser le long des flans des arbres un récipient récoltant. Après lui d’autres proposèrent différents objets similaires. Depuis le  Moyen-âge jusqu’à la moitié du 19° siècle, on essaya de nombreuses formes de récipients, en différents matériaux, avec pour souci majeur de réunir la meilleure collecte de ce suintement vitreux le long des entailles sur les conifères.

     

    Cornes de bœuf, auges en pierre et en bois, baquets, outres, écuelles, sébiles, culots de bouteille, canaux en bambous, sceaux en bois, poches en peau, écorces concaves, bols difformes en argile et serpentins végétaux se succédèrent pour recevoir ce produit larmoyant. Au fil des siècles, on parvint ainsi à accroitre non seulement la productivité et la quantité, mais aussi la qualité  la gemme recueillie.

     

    Le plus gros problème de ces différents récipients était que beaucoup d’entre eux recueillaient des impuretés environnante (fragments d’écorces, aiguilles, brindilles, feuilles…sans compter une multitude de petits insectes). De plus, aucun ne parvenait à éviter le débordement en cas de pluie ni les dégâts occasionnés par le gel. Si l’on ajoute à cela les problèmes de fixation, le pot à résine idéal n’était pas encore trouvé !

     

    Cela allait changer grâce à deux hommes, mais dans un contexte plutôt houleux. C’est dans son mémoire rédigé hâtivement par crainte d’autres dépositions brevetables, que Pierre Hugues (1794-185à) expliqua son invention du pot à résine en fin d’année 1844. (C’est aussi dans ce document que l’homme, Girondin de naissance, prit sa décision : « Le 28 février 1845, Hugues prit en brevet d’invention pour quinze ans. A sa demande, il annexa un mémoire explicatif qui condamnait les anciens procédés et lançait l’idée mère d’un récipient mobile pour recueillir la résine à la sortie de l’arbre ».

    De manière technique, on parlait alors d’un « récipient ascensionnel à déversoir avec couvercle concave à tiroir et à filtre ».

    Pourtant le pionnier de cette réflexion un dacquois, Hector Serres, pharmacien chimiste préparateur en poix de bourgogne pour différentes drogueries et officines de Paris. C’est lui le premier qui utilisa le terme technique et exposa dans la revue « L’Ami des Champs » son idée de créer des « auges » en terre cuite pour récupérer la résine des pins.

     

    En cette année 1844, plein d’amertume, Hector Serres ne pouvait que constater que ses investigations menées depuis 1836 s’envolaient au détriment de l’avocat Pierre HUGUES de Pessac (Gironde). Ce dernier avait bien mené son affaire : avocat de métier sur les différents procédés de récolte de la gemme, il se contentait en fait de donner une dénomination patronymique pour breveter un simple pot. 

     

    Pas question pourtant de s’arrêter là ! Hector Serres entendait améliorer encore son « auge ». Voyant dans ce soi-disant initiateur un imposteur. Pierre Hugues se lança avec lui dans une concurrence effrénée.

     

    De nombreux prototypes et autres améliorations virent le jour, issu de l’imagination de chacun des deux hommes. Divers brevets furent également déposés, sans grandes conséquences pour d’autres personnes.

     

    Au final, cette concurrence fit apparaitre deux concepts différents et efficaces : l’invention de l’auge en terre cuite à demi-couverte ainsi que la mobilité des récipients à récolter et l’amélioration de l’appareil dit « distillatoire » du côté d’Hector serre ; le système breveté et ses adaptations consécutives à l’essor des forêts de Gascogne pour Pierre Hugues.

     

    Ce combat animé eut pourtant lieu dans une certaine indifférence ! Chacun des deux inventeurs était en effet considéré comme marginal par les communautés de saigneurs d’arbres utilisant d’autres récipients ou d’autres procédés de résinage qui leur convenaient très bien.

     

    Hector Serre tomba peu à peu dans l’oubli, sans presque laisser de trace dans le milieu des récolteurs de résine. Pierre Hugues décéda le 16 février 1850 à l’âge de 56 ans d’une otite aigüe à son domicile du quartier Saint-Esprit à Bayonne, dans l’ingratitude générale et la pauvreté. Il fut enterré au cimetière Saint-Etienne. Sur sa tombe, on pouvait lire une inscription mentionnant sa découverte…avant qu’elle ne fut supprimée, sans aucune raison, à la fin du 19° siècle.

     

    Il fallut  dix au moins pour qu’enfin l’invention de Pierre Hugues connaisse le succès.

    Sur le marché de Dax, le pot « de Hugues » commença à se répandre, en parallèle avec le vieux procédé de résinage « au crot » que l’on trouvait encore à la fin du 19° siècle (dans ce procédé très ancien, on creusait un trou tapissé de mousse entre ou dans les racines de l’arbre). Ce pot a permis à des générations de récolteurs « d’amasse », tous continents confondus, de vivre de leur travail. On sait aussi que certains en détournèrent la fonction principale par exemple pour s’éclairer pendant les veillées.

     

    Ainsi, ce pot en terre cuite à résiner, pot « ascensionnel » dit aussi « pot de Hugues » ou « résine système Hugues », reproduit par centaines de milliers, aura servi à un très grand nombre de « pignadars » à recueillir ce produit résineux si convoité jusqu’au milieu du 20° siècle. Grâce à ce fameux « pot », cette aventure humaine fut en outre exploitée par la filière industrielle. De là naîtront des produits dérivés très utilisés aujourd’hui encore comme l’essence de térébenthine ou la colophane.

     

                                    Stéphane Esclamanti (Nos Ancêtres, Vie et Métier mars 2007)


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