• LE BUCHERON

    Quand on voulait autrefois mettre en scène, dans un roman ou une fable, le plus malheureux des hommes, c’était toujours un bûcheron qu’on représentait. Songez au père du Petit Poucet et au pauvre bûcheron de La Fontaine qui appelle la mort à son secours :

    « Un pauvre bûcheron tout couvert de ramée,

    Sous le faix du fagot aussi bien que des ans

    Gémissant et courbé, marchait à pas pesants.

    Et tâchait de gagner sa chaumine enfumée »

    Notre grand fabuliste a commis bien des erreurs d’observation dans ses admirables fables, mais ici la silhouette est parfaitement esquissée. Métier dur, dangereux, mal payé, ainsi fut longtemps le métier de bûcheron.

    Le cadre, chacun le connaît et chacun l’admire : la forêt, avec l’air pur de ses sapins, l’eau fraîche, de ses sources, l’admirable couleur de ses sous-bois. Mais songez que ce sentier en lacet qui gravit la montagne et ouvre au touriste d’admirables horizons est, pour celui qui le parcourt chaque jour, une pénible côte. Ce beau soleil dont vous vous réjouissez est éphémère. Le bûcheron travaille en forêt surtout l’hiver, au moment de la pluie, du vent, du gel et de la neige.

    Le mode de vie du bûcheron, beaucoup l’envient. Certes il y a l’indépendance. Le patron n’impose généralement pas un horaire. Il n’y a pas d’horloges de pointage. Mais l’horaire est, bien plus encore que le patron, imposé par la durée des jours d’hiver. Pour gagner sa vie, il faut arriver à l’aube sur la coupe et en partir à la nuit, et il y a quelques kilomètres à faire pour venir au travail et pour repartir chez soi. Le repas de midi est pris sur la coupe autour d’un feu. C’est bien agréable, ami campeur de manger ainsi en forêt. Mais quand ont fait cela tous les jours, cela devient très monotone. La hutte du bûcheron, qu’on trouve çà et là dans les forêts trop éloignées des villages et où couchent encore quelques « durs », n’est pas non plus quelque chose de confortable. Le travail du bûcheron, lui aussi, est pénible. C’est avec les biceps et quelques autres muscles que je ne connais pas que se manœuvrent la hache, la serpe, la scie et le merlin. Le travail n’est pas seulement de force, mais aussi d’adresse : le taillant de la cognée doit atteindre son objectif à quelques millimètres près. Et que d’heures passées à manœuvrer la fastidieuse scie à bûches pour faire du rondin et du quartier ! On commence à voir quelques outils mécaniques, mais ils coûtent chers et ont encore besoin d’être perfectionnés.

    Mais ce travail est aussi dangereux. Les journaux racontent souvent les accidents survenus à des bûcherons : arbres qui glissent sur la souche en tombant et viennent écraser les ouvriers ; grosse branches qui cassent etc. D’autant plus que le bûcheron est souvent aussi schlitteur, lanceur ou câblistes, talent qui sont fréquemment la cause d’accidents très graves.

    Telle est en gros la profession de bûcheron. Nous allons voir maintenant avec quelques détails sa condition, son outillage sa formation.

    Le bûcheron ouvrier agricole, bénéficie à ce titre des Assurances sociales ; mais il est affilié à une caisse spéciale différente de celle des ouvriers de l’industrie. Les cotisations ne sont pas les mêmes. Surtout est ceci est extrêmement important, le bûcheron n’est pas couvert par la Sécurité sociale en ce qui concerne les accidents du travail. Il doit s’assurer personnellement auprès d’une compagnie d’assurances privée si son employeur ne ‘a pas fait. Ceci est d’ailleurs une assez lourde charge. Enfin, il existe des caisses d’allocations familiales agricoles aux quelles les employeurs versent une cotisation, ce qui donne droit, pour les bûcherons ayant des enfants à charge

    à des prestations basées sur le taux du salaire moyen départemental.

    Le salaire du bûcheron est généralement un salaire à la tâche et il est souvent difficile à fixer : la nature du travail variant beaucoup suivant le peuplement (rendement de la coupe, présence éventuelle d’épines, dureté du bois, etc.) et suivant le terrain (pente, rochers, distance du village, etc.)

    En outre, le bûcheron façonne sur une coupe des produits variés : grumes écorcées ou non, perches, bois de mine, bois de papeterie demi-écorcé ou brut, quartiers de rondins, charbonnette, fagots, etc. Ceci nécessite la fixation d’un grand nombre d’unité de salaires qui ne peuvent vraiment être établis que par des discussions bilatérales sur la coupe entre l’employeur et l’ouvrier. De tels salaires sont à peu près impossibles à fixer à l’échelle départementale dans des conventions collectives.

    L’outillage du bûcheron se compose d’outils traditionnels, qui existent sous leur forme actuelle depuis déjà très longtemps, et de quelques outils ayant été modernisés ou mécanisés. Chacun sait ce qu’est une hache, une cognée et une serpe. Mais, ce qu’on ignore peut-être, c’est la grande variété de forme de ces outils. Ils sont fabriqués soit par de petits taillandiers comme il en existe dans toutes les régions forestières, soit des usines spécialisées. Un coup d’œil jeté sur le catalogue d’une de ces usines révèle l’existence d’une multitude de modèles. Sur l’un deux, j’ai relevé 65 modèles différents de formes de haches, et pour chaque forme il y a avait 5 à 12 dimensions différentes. Dans le même catalogue, j’ai noté 160 modèles différents de serpes et croissants. La hache type américain, par exemple, est presque carrée, longueur, 170 millimètres ; largeur du taillant 110 millimètres (et le talon   grammes. La hache est presque aussi large que le taillant). Elle pèse 1750 grammes 

    La hache type Savoie, au contraire, a une longueur de 245 millimètres et un taillant de 160 millimètre ; son talon est très mince est son poids n’est que de 1 400 grammes. Entre ces deux modèles, on trouve la hache vosgienne, dont les caractéristiques sont les suivantes : longueur 205 millimètres ; largeur du taillant, 130 millimètres ; poids 1 500 grammes.

    On trouve également une très grande variété dans les types de dentures des scies et dans leur forme. Il existe divers types de cadres pour les scies à bûches. Au traditionnel cadre en bois avec tendeur à corde s’ajoute maintenant le cadre en tube de métal avec tendeur à excentrique. Les passe-partout, pour l’abattage et le tronçonnage des grumes ont des longueurs variées (de 130 à 200 centimètre). Varient également, d’un modèle à l’autre, la forme (dos droits ou incurvés, ventres plus ou moins bombés), la largeur et l’épaisseur (il existe des modèles à dos aminci).

    Les grandes maisons d’outillage et les taillandiers ont fait de remarquables efforts pour livrer au bûcheron des modèles d’outils adaptés aux travaux très variés de la forêt.

    Mais le travail à la main ne permet pas d’obtenir un fort rendement journalier si les journées de travail ne sont pas très longues. Il est tributaire des caprices du temps. Toute longue averse ou chute de neige, interrompant le travail rend précaire le rendement des ouvriers et  le salaire de la journée. Il faut  pouvoir travailler plus vite. L’introduction du moteur en forêt augmente le rendement des ouvriers et retient à ce travail les jeunes qui, comme partout à la campagne, on tendance à le déserter. Le vélomoteur, d’abord les amène plus rapidement et avec moins de peine au travail. La scie mécanique, à chaîne ou circulaire, active l’abattage, le tronçonnage et le débit du bois. Divers modèles existent maintenant, les uns pour façonnage des bois de feu, les autres pour l’abattage. Le treuil à moteur facilite les opérations de lançage, de câblage et de halage.

    Malheureusement, le moteur coûte cher et le carburant aussi. L’engin motorisé nécessite pour son amortissement un travail intense, d’équipe. Le calcul montre cependant que celui qui a les capitaux nécessaires pour l’acquisition d’une scie à moteur peut arriver facilement à amortir les dépenses d’acquisition. Mais un capital initial est nécessaire.

    Enfin, plus encore que l’outil à main, l’outil mécanique demande un entretien sérieux et des soins : protection contre les chocs, la boue, la pluie, la rouille, graissage soigné, affûtage précis. Le bûcheron motorisé doit savoir régler le carburateur, un allumage, des bougies.

    Tout ceci nécessite une formation. Jusqu’à maintenant le bûcheron se formait lui-même en forêt, l’outil en mains. Il n’existait pas « d’écoles » pour cela. La meilleure école était évidemment celle du père, quand le fils succédait au père mais ce n’était pas toujours le cas.

    C’est pourquoi, depuis quelques années, l’Administration française des eaux et forêts, avec la collaboration du Collège national technique de Mouchard (Jura), a organisé en Alsace et en Lorraine, à l’image de ce qui se fait en Suisse, par exemple, des cours de formation de bûcherons où sont enseignés l’usage et l’entretien des outils, en particulier des outils mécaniques.

    Puissent ces initiatives et la motorisation redonner quelque lustre au métier de bûcheron et attirer à la forêt quelques jeunes. Malgré ses difficultés, les fatigues qu’il engendre, le métier de bûcheron, où l’on ne fait pas fortune, garde cependant l’attrait du cadre prestigieux où il s’exerce et son indépendance.

                                                          LE FORESTIER (1953)

     

     

    Ci- dessus deux images provenant du site : http://www.commune-montory.fr/

     

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