• Les valets « couchent » à l'étable

    A NEULISE VILLAGE SYNDICAL  les valets à l'étable

     

    J'ai cette idée que l'action sociale est trop uniquement préoccupée des événements d'ordre général et ne pénètre pas assez l'humble vie quotidienne dans les différents milieux — l'humble vie que ne touchent guère les affirmations dogmatiques, les ordres du jour, les formules, mais que domine l'emprise des coutumes, des nécessités, des égoïsmes.

    Au moment où le retour de l'hiver donne un plus grand prix au coin de chaude intimité, à la chambre propre, au lit confortable, sait-on qu'il existe dans la paysannerie française un nombre considérable de jeunes gens et aussi des hommes mûrs, qui demeurent privés de ces avantages élémentaires ?

    En mon centre bourbonnais, les domestiques sont généralement traités en auxiliaires de la famille. Ils ont place au cercle de la veillée, ils couchent dans l'une des pièces de l'habitation, et dans un vrai lit. Cela ne veut pas dire que tout soit parfait dans leur situation, bien loin de là. Mais sur ce point spécial, ils sont plus favorisés que la plupart de leurs collègues des autres provinces.

    Me permettra-t-on une rapide esquisse de documents divers se rapportant au sujet ? Voici, datant d'une dizaine d'années, un article sérieux du Républicain de l'Est, de Nancy. L'auteur anonyme constate un progrès appréciable dans la nourriture du personnel des fermes, progrès qui ne se retrouve pas dans le couchage. Il est d'habitude courante encore, de loger les domestiques à l'écurie ou à la vacherie, sans souci des plus élémentaires notions d'hygiène. C'est une habitude qui vient des générations précédentes et qui se continue par simple routine.

    Il souhaite pour le personnel une chambrée proprette, lavée régulièrement, au lieu du taudis actuel où le balai ne fait que de rares apparitions. Avant la guerre, les promoteurs de l'Association des jeunes domestiques du Forez — des avocats, des médecins, des prêtres — demandaient de façon expresse la petite chambre individuelle complète; chambre pouvant être reliée à l'écurie si la surveillance du bétail l'exige, mais ayant fenêtre sur le dehors. Cette association avait son organe mensuel : l'Ami de la Terre forézienne, publié à Feurs (Loire). Journal très chrétien social naturellement, mais vivant, combatif, intéressant par les précisions documentaires qu'il apportait. Les résultats, malgré tout, s'avéraient plus que modestes. Ces hommes de bonne volonté, en dépit de leur modération, de leurs tendances, se heurtaient au mauvais vouloir, à la méfiance hostile des propriétaires et fermiers. La réponse ne variait guère :

    «De tout temps les domestiques ont couché à l'étable. Pourquoi est-ce plus mauvais maintenant qu'autrefois?» Confirmation du fait nous est apportée par M. Metton, président du Syndicat agricole de Neulise, dans son récent opuscule : Un Village syndical, chez Payot.

    A NEULISE VILLAGE SYNDICAL  les valets à l'étable 1

    Les patrons, dit M. Metton, furent sollicités individuellement pour accomplir chez eux les améliorations demandées. Cette initiative, comme tout ce qui dérange la routine, fut accueillie plus que froidement. Et il cite le cas très typique d'un personnage imposant, gros fermier, président de syndicat, partisan de tous progrès en matière culturale. Cet homme occupait un nombreux personnel. Cela le touchait trop directement. Il était pour le progrès qui rapporte, non pour le progrès qui exige des sacrifices.

    Une action parallèle fut menée dans la Bresse, par M. Villefranche, avocat, directeur du Journal de l' Ain, qui écrivait en 1913 : « Il est encore d'usage en Bresse, que le domestique berger couche à l'étable, en un « codai » où une caisse de bois remplie de paille, une paire de draps jamais changés et une couverture de caserne forment toute la literie. Le malheureux domestique ne se déshabille jamais : les émanations des fumiers, l'irrespirabilite de l'air le débilitent à brève échéance. Et s'il existe dans l'étable une bête tuberculeuse, le terrible mal trouvera un terrain bien préparé. Le sort des domestiques ne couchant pas à l'écurie n'est guère meilleur. Ils ont généralement une seule chambre au plancher de terre battue où deux lits doivent suffire pour trois ou quatre. Comme nettoyage, un balayage hâtif fait tous Les dimanches par les habitants — car la patronne ne met pas le pied en ce taudis. M. Villefranche montrait enfin, dans les pâturages du Haut-Bugey, où les troupeaux séjournent pendant la saison d'été, la situation pire que l'esclavage des temps antiques des trois ou quatre enfants mis à la disposition du maître-berger et qui sont sa propriété corps et âme.

    Dans le Midi, les choses ont-elles changé depuis l'époque déjà lointaine — un quart de siècle à peu près — où Baptiste Bonnet écrivait son « Valet de Ferme »? On aimerait le croire, mais au tréfonds des campagnes les transformations sont lentes. A chaque valet, le soir de son arrivée, la maîtresse donne un drap et la grosse couverture de laine qu'on appelle une « flassade ». Les lits se ressemblent tous : quatre gros pieux façonnés, deux à la tête, deux aux pieds, qui reçoivent dans les encoches, des barreaux de bois — à six selon quatre l'épaisseur des traverses. Le fond est formé de semblables barreaux. La « bresse » se remplit de paille et c'est tout. Il n'y a ni paillasse, ni matelas, ni coussin. Ces lits se font dans les étables mêmes ou dans une pièce attenante.

    Quant aux hommes et femmes de journée, ils nichent à la « fenière », où les tuiles mal jointes et les fenêtres de guingois font se barrer les quatre vents du ciel. Dans quelques mas à la hauteur très rares encore, une chambre avec de la paille était cependant réservée aux femmes.

    Et Bonnet qui, pourtant, évoque en beau cette vie ancienne qu'il a lâchée pour Paris, ne peut s'empêcher de gémir sur le sort de tous ces mercenaires qui, écrasés de lassitude, ayant baigné chemise toute la sainte journée, n'ont plus qu'à se jeter dans la paille comme des gueux. Il ajoute qu'ayant voyagé dans le Nord et dans l'Est, il n'a trouvé nulle part les « rafis », ou valets, si mal payés, si mal nourris, si mal couchés qu'en Provence et dans le Bas-Languedoc.

    Voici, du printemps 1914, dans le Travailleur de la Terre, la plainte d'un valet aveyronnais : « Ce qu'on appelle lit est une caisse en planches située dans une encoignure de la bergerie ou de l'étable. Trois piquets de bois la maintiennent en équilibre, et sa hauteur est si proche de la voûte que l'occupant se heurte la tête au moindre mouvement pour se dresser. Au fond de la paille, tôt moisie par l'effet des relents humides du troupeau. Comme literie, un seul drap, souvent pas de couverture. Quand on s'arrache, le matin, de ce maudit grabat, on a peine à ouvrir les yeux, aveuglé que l'on est par les exhalaisons ammoniacales du fumier ».

    D'aucuns logent dans les greniers à fourrage, exposés à tous les vents qui sifflent par les portes disjointes et les toits délabrés,

    De la même époque, note absolument identique d'un valet du Cher, dans le Bulletin de la Bourse au Travail, de Bourges : « J'ai horreur de décrire le couchage, tellement il est répugnant. Figurez-vous une grande caisse remplie de paille, fixée sur quatre pieds et installée dans l'écurie, derrière les chevaux. Comme literie, une grande toile pliée en deux, cousue et remplie de balle d'avoine, deux draps rarement renouvelés, une couverture poussiéreuse et trouée ».

    Dans les Deux-Sèvres, au dire du romancier Pérochon, le lit est un peu meilleur, mais il est placé de même, soit dans un petit quéreux, au bout de la grange, soit à l'écurie. Séverin, héros lamentable de ce beau livre trop ignoré, le « Creux de Maisons », garçon de moulin dans sa jeunesse, loge derrière ses mulets. La toiture était toujours tapissée d'innombrables toiles d'araignée. Des rats se poursuivaient et farfouillaient sous la paille avec de petits cris aigus : un gros déboula d'un râtelier et se mit à se promener tranquillement sur le bord de la mangeoire.

    On ne s'étonnera pas qu'en Bretagne, d'après Jean Logeât, du Finistère, les valets dorment le plus souvent dans les crèches, dans des écuries sans air et sans lumière. Et les rescapés de la guerre qui ont cantonné dans les grandes fermes de Picardie, dont les patrons sont presque des mondains, ont pu côtoyer des vachers, des charretiers, des hommes de cours qui assuraient n'avoir de leur vie couché dans un lit.

     

    A NEULISE VILLAGE SYNDICAL   l'étable

     

    Ainsi donc, la question n'est pas uniquement locale ; elle se présente presque pareille dans la plupart des provinces françaises. Sans doute, durant la période maudite, des centaines de milliers d'hommes aspiraient chaque nuit au repos tranquille, sur une botte de paille, dans un coin d'étable tiède. Cela, en comparaison du sommeil des gourbis ou des veilles aux postes d'écoute leur eut semblé un paradis.

    Mais, tout de même, on n'a pas le droit de mettre en parallèle ce calvaire d'une humanité sacrifiée avec la règle d'une vie normale. Et il est navrant que de la Lorraine au Quercy, de la Bretagne à la Provence, des kyrielles d'honnêtes travailleurs, des adolescents surtout, n'aient d'autre ressource pour les loisirs des soirées d'hiver que de se « pailler » avec les bêtes pour une nuit de douze heures, ou de rechercher le dérivatif des auberges borgnes du voisinage. Une campagne en faveur d'une amélioration de ce régime inhumain et désuet aurait d'autant mieux sa raison d'être à l'heure actuelle que les exploitants n'ont plus l'excuse de la gêne. De cette campagne, il conviendrait de ne pas laisser l'initiative, l'honneur et le projet à des individualités bien intentionnées peut-être, mais très éloignées à coup sûr de tout idéal socialiste.

    Pour terminer sur une note optimiste, je citerai, sur la foi d'un correspondant d'avant-guerre, un exemple de ferme moderne. C'est près de Rozay en Brie, le domaine de la Tournelle. Le propriétaire, M. Périssoud, par l'aménagement intelligent de bâtiments très anciens, est arrivé à mettre à la disposition de chacun de ses domestiques, une petite chambre claire et bien aérée, éclairée à l'électricité. Il a fait établir aussi pour l'ensemble du personnel, un lavabo, une salle de bain et enfin une salle d'étude où l'on trouve non seulement de l'encre et du papier, mais encore des journaux, des brochures, des livres choisis par les ouvriers.

    Voilà un exemple à faire connaître, un exemple qui tant mériterait de faire tache d'huile.

                            EMILE GUILLAUMIN (revue Floréal, 1° janvier 1921)

    .

     

     


  • Commentaires

    Aucun commentaire pour le moment

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :