• Manèges à la fête foraine


     

    Illustration : carte postale photographique de vœux, d’un véritable cheval d’Opitz, acheté en 2007, en Suisse par un collectionneur Roannais.

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    LES BEAUX MANEGES<o:p>
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    Les manèges sont avec les balançoires, les plus anciens divertissements forains à procurer une sensation de vitesse et d’envol aérien. A leurs débuts, sous le Premier Empire, de simples chevaux de bois et des nacelles tournent autour d’un mât central, entraînés à bras par un homme ou par un cheval aux yeux bandés.

    Reprenant le jeu de bagues (1) du Moyen Age, les cavaliers doivent enfiler sur une baguette un anneau ou « bague » qui coulisse d’une boîte à chaque tour.

    Tout au long du XIX° siècle, quelques modestes manèges seront concurrencés par de somptueux carrousels. Le luxe se glisse à la foire avec de tournoyants palais de féeries à deux ou trois étages, scintillant de paillettes et de miroirs, flambant de lumière comme les façades vernissées et colorées du théâtre Cocherie, du cirque Corvi ou de la ménagerie Bidel. Celui d’Édouard Opitz est réputé pour sa magnificence : « Les chevaux sont des objets d’art finement sculptés et richement ornés. Les cerfs, cygnes et canapés sont élégants et d’une commodité extrême, le puissant orgue harmonium sort des fabriques de Bohême. » Sur d’autres manèges tout aussi rutilants, on enfourche un bestiaire imaginaire, chimères bridées d’orfroi, dragons aux ailes cramoisies, griffons et licornes aux selles de velours.

    Vers 1880, le progrès technique gagne les jeux de vertige. En 1878, le manège d’Opitz est mis en mouvement par des poneys ; deux ans plus tard, celui d’Alfred Chemin est entraîné par une machine à vapeur « à une vitesse de six lieues à l’heure » ; et grâce à l’électricité l’allure deviendra de plus en plus rapide.

    C’est l’actualité qui, sur le champ de foire, règle le plus souvent la mode : la forain adopte tous les nouveaux moyens de déplacement : trains, bicyclettes, automobiles, avions et même le métro. On se presse autour des manèges de vélocipèdes, on pédale, on se démène, on prend des allures de sportifs à l’imitation des premiers champions cyclistes (2). A plus de dix mètres du sol, on voyage dans les airs dans les aérostats en forme de ballon dirigeable ou de cigare à la Santos-Dumont. On tangue sur les « gondoles de Venise »  et les « vagues de l’océan (3) » où pour deux sous on peut se payer le mal de mer.

    UN TOUR DE VACHE, UN TOUR DE COCHON

    Au tournant du siècle, on chevauche une foule d’animaux pittoresque à l’allure savoureuse : lions aux énormes crinières, girafes démesurées, cochons dodus et moqueurs, chevaux et lapins au galop, chats et tigres sauteurs. Cavalier et cavalières se juchent face à face entre les grandes cornes dorées ou sur l’imposante échine des vaches danseuses ou des « taureaux amoureux poursuivant une vache en folie ». Les  chats ou les lapins sont escortés de casseroles géantes ou mijotent et sautent de folles rieuses et leurs gais compagnons, et l’extravagance n’a pas de limite sur les manèges où l’on tourne secoué dans d’immenses pots de chambres. Quant aux fameux cochons, ils font fureur…

    La drôlerie de ces nouvelles montures enchante les habitués des courses animées ; leur aspect ridicule et leur mise en scène parfois incongrue choquent le bon goût des classes aisées. Certains déplorent que les coursiers traditionnels soient détrônés par ce que les personnes de bonne éducation appellent les « habillés de soie », et dénoncent « le tournoiement ridicule des femmes entassées en des récipients fantaisistes et géants » ou chevauchant des animaux « immondes ».

    Aux manèges imposants et pompeusement décorés, ils préfèrent le modeste « vire-vire » et les humbles et comiques chevaux de bois de leur enfance, « taillés à coups de hache, ayant pour oreilles des petits bouts de cornets de cuir, laids, pauvres, honnêtes (4) » sur lesquels « chacun se paie un sou de dimanche ».

    Au milieu de la fanfare, de l’orgue et du fracas des manèges, sous la pluie des confettis et le chatoiement des serpentins, des cavaliers de tout calibre, des femmes de tous âges sont entraînés dans des chevauchées fantastiques. Cuisinières et tourlourous (5), nounous et tringlos (6), cocottes, bourgeoises et jeunesse dorée se bousculent, s’agitent, crient, sont envahis par « une riante et douce ivresse et une grande volupté. Ce ne sont que regards noyés, lèvres humides, femmes pâmées, électrisées par une mystérieuse joie (7). »

    Un journaliste contemporain décrit « ce tourbillon fou, où les croupes roses et blanches des génisses aux corps de cuivre, des pourceaux à la gueule lubrique emportent de folles donzelles aux atours violents, jambes de ci, cuisses de là, jupes levées sur des coins de chair, les unes plantées droites sur les bêtes de bois, les autres acalifourchonnées par couples qui s’enlacent, toutes riant, glapissants, lançants des appels aigus ou des cris pâmés ».

    Incendié de lumière crue, ce cyclone de couleurs, de panaches, d’étoffes, de masques vire sans repos, tandis qu’en livrée bleue correcte les garçons de manège invitant la foule par ce cri : « Allons, les vaches ».

    Fête foraine d’autrefois, fête populaire certes, mais lieu de rencontre de toutes les classes sociales, bourgeois, ouvriers, gens du monde venus s’encanailler. Duchesses et demi-mondaines séduisent lutteurs et dompteurs, les militaires courtisent les nounous, gommeux et voyous draguent les jeunes grisettes.

    Lieu de divertissement varié, mais aussi lieu de vulgarisation des nouveautés scientifiques : le petit saltimbanque ou le grand industriel forain s’approprient le cinématographe, les rayons X, la physique, la photographie et les diffusent auprès d’un large public.

    La fête foraine apparaît comme le miroir des mutations sociales et des innovations techniques qui marque le passage de la fin du XIXe au XXe siècle.

                Christiane PY, Cécile FERENCZI (LA FETE foraine d’autrefois)<o:p></o:p>

    (1)    L’origine en est le jeu équestre, la « course de bague ». Les cavaliers « couraient la bague ». C'est-à-dire qu’ils tentaient à l’aide de leurs lances d’enfiler et de décrocher les anneaux suspendus d’une potence.

    (2)    En 1896, les manèges de vélocipèdes prédominent sur le champ de foire.

    (3)    Avant la vapeur, les « vagues étaient animées par des moteurs humains » Sous le manége des hommes habillés en « matelot » couraient en se suspendant à des barres transversales. Ils entraînaient ainsi des bateaux et provoquaient tangages et roulis

    (4)    Anatole France (Les chevaux de bois à la fête de Neuilly)

    (5)    Soldat de garnison

    (6)    Soldat du train

    (7)    Les grands manèges sont destinés aux adultes ; jusqu’en 1900, les manèges d’enfants seront peu nombreux

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