• ROANNE le Président n'est plus dans le train


     <o:smarttagtype namespaceuri="urn:schemas-microsoft-com:office:smarttags" name="metricconverter"></o:smarttagtype>

    <o:p> </o:p>

    <o:p> </o:p>

    ROANNE LE PRESIDENT N’EST PLUS DANS LE TRAIN<o:p></o:p>

    <o:p> </o:p>

    Depuis quelques jours, les cheminots sont en grève ; à Paris, les gares sont désertes et leurs alentours d’un calme inhabituel. Pourtant, ce dimanche soir 23 mai 1920, une grande animation règne à la gare de Lyon devant laquelle, autour des gardes républicains montés sur leurs grands chevaux, la foule s’empresse : le président de la République arrive. Sa voiture s’engouffre entre la double rangée de cavaliers qui ont mis sabre au clair. Les badauds les mieux placés aperçoivent Paul Deschanel, admirablement bien habillé comme de coutume. <o:p></o:p>

    <o:p> </o:p>

    Mais sous l’air enjoué qu’il affiche, il est pâle et les traits sont tirés. Outre une vieille syphilis qui ne tardera pas à lui jouer des tours, depuis deux jours, il a la grippe. Et c’est contre l’avis de son entourage qu’il part ce soir pour Montbrison, où il doit honorer de sa présence l’inauguration d’un monument à son ancien collègue, le sénateur Raymond, mort pour la France.<o:p></o:p>

    <o:p> </o:p>

    Le cortège officiel et les journalistes entrent dans le hall de la gare. On referme les portes. La garde remet les sabres au fourreau et s’en va. Le spectacle s’arrête là.<o:p></o:p>

    <o:p> </o:p>

    Le train présidentiel a quitté le quai à 21 h 20. Dès les premiers tours de roues, M. Deschanel gagne sa chambre. Il a demandé qu’on le réveille à Roanne. Jusque-là, qu’on ne le dérange pas sous aucun prétexte. D’ailleurs tout le monde sait bien qu’il a besoin de repos. Le train roulera à 50 kilomètres-heure. On arrivera à Roanne qu’à sept heures du matin ; le président aura une bonne nuit de sommeil.<o:p></o:p>

    <o:p> </o:p>

    Dans sa chambre, le beau Paul a passé son pyjama, enfilé ses pantoufles, remercié son valet. Trop tendu pour pouvoir s’endormir tout de suite il va prendre un peu l’air à sa fenêtre, puis il la referme et s’assied un instant. Il voudrait bien réfléchir. Mais le malaise qu’il a commencé de ressentir au moment même où il quittait le palais de l’Élysée, son malaise s’accroît. Ses idées ne sont plus nettes. Dans sa tête, le clair et l’ombre se disputent, il se sent par moments partir à la dérive. S’endort-il ou bien est-ce la nuit qui monte en lui ? Il est surexcité et faible à la fois. La fièvre de la grippe n’arrange rien. Il ne sait plus.<o:p></o:p>

    <o:p> </o:p>

    Un peu avant minuit le convoi passe la gare de Lorcy-Corbeilles-les-Gâtinaiss, le mécanicien constate qu’on a pris un peu d’avance sur l’horaire prévu, il ralentit l’allure. M. Prudent, l’inspecteur de la compagnie P.L.M. chargé du service du train, passe un instant sa tête à la portière. Le train court en ligne droite entre bois et prairies inondés de lune. Devant la fenêtre de la chambre présidentielle, un rideau flotte au vent et la nuit est si claire qu’on distingue nettement la couleur verte. M. Prudent remonte sa vitre, s’installe confortablement, s’assoupit. Mais son esprit veille, il est conscient de chaque tour de roue. Le train s’arrête à Saint-Germain-des-Fossés. Le chef de gare, tout ému, court le long des wagons, brandissant un papier. Réveillé par l’immobilisation du convoi, M. Prudent le hèle. Un message vient de parvenir à la gare : on a retrouvé un homme qui marchait sur la voie, près de Montargis. M. Prudent parcourt le train dans toute sa longueur, vérifie, listes en mains, que tous les passagers sont là. Il visite chaque compartiment, à l’exception d’un seul, celui du président, en raison de la consigne qui a été donnée. Puis il fait l’appel, jusqu’au dernier des marmitons du wagon-restaurant. Chaque membre du personnel est à son poste, il ne manque personne. M. Prudent conclut qu’il doit s’agir d’un quelconque rôdeur et donne l’ordre de repartir. Le convoi retrouve son rythme paisible. On ne s’arrête pas avant Roanne.<o:p></o:p>

    <o:p> </o:p>

    Mais à Roanne, la nouvelle se précise. Le voyageur qui errait sur la voie affirme, parait-il, qu’il est le président de la République. Ici, la consigne donnée par Deschanel semble dépassée, on frappe à sa porte, comme personne ne répond, on entre. La cabine est vide, la fenêtre est ouverte, et le rideau flotte à présent à l’intérieur. Un coup de téléphone à Montargis apporte les détails qui vont lever tous les doutes.<o:p></o:p>

    <o:p> </o:p>

    Sur la ligne droite où le train avait ralenti l’allure, un peu avant le hameau des Mignerettes, MM. Radeau et Dariot, un brigadier poseur et son aide, ont vu quelqu’un qui sur la voie, venait à leur rencontre. S’éclairant de leurs lanternes ils l’abordent et, avant tout chose, l’entraînent hors du ballast. L’homme est en vêtements de nuit, il semble harassé. Un somnambule, peut-être, ou un fou ? Il suit sans rechigner les deux agents de la compagnie et comme ils lui demandent ce qu’il fait là, il bredouille qu’il est le Président de la République, ce qui les conforte dans la seconde hypothèse. Quoiqu’il en soit, il faut le conduire quelque part ; mais il n’y a d’autre   habitation à l’horizon que celle de Barriot, le garde-barrière, à quatre cents mètres environs. Par le sentier qui borde la voie, c’est là qu’ils vont amener leur trouvaille.<o:p></o:p>

    <o:p> </o:p>

    C’est une petite maison de pierre pareille à toutes celles qui sont construites sur la ligne au croisement des routes. On sonne, la lumière s’allume aussitôt, éclairant sur le perron une retombée de glycine. Le garde-barrière Barriot apparaît. Il écoute ce qu’on lui dit et considère l’individu. L’homme porte un pyjama mauve rayé de blanc et rebrodé de fleurettes. Ses pantoufles sont enfilées en babouches, son visage est marqué d’ecchymoses. Il s’entête à répéter, mais sa voix claire à présent, qu’il est le président de la République.<o:p></o:p>

    Barriot se gratte la tête.<o:p></o:p>

    -         S’il fallait écouter tous les piqués…<o:p></o:p>

    Au tour des deux lampistes de se gratter la tête. Et comme on s’attarde ainsi, Mme Barriot vient voir ce qui se passe. L’inconnu tente sa chance auprès d’elle :<o:p></o:p>

    -         Regardez-moi bien, lui dit-il. N’avez-vous jamais vu ma photographie ? Paul Deschanel ?<o:p></o:p>

    -         Si, répond la garde-barrière, pas trop rassurée. Mais…vous ne lui ressemblez guère .<o:p></o:p>

    Elle baisse les yeux, elle regarde distraitement les pieds de l’inconnu. Dans les affaires compliquées, ce sont souvent les femmes qui tranchent : qu’il se repose dans le lit du couple. Pendant ce temps-là, on avisera.<o:p></o:p>

    Elle s’expliquera le lendemain auprès des journalistes venus l’interviewer :<o:p></o:p>

    -         J’ai bien vu que c’était un monsieur : il avait les pieds propres.<o:p></o:p>

    Mais elle regrettera de n’avoir pas changé les draps.<o:p></o:p>

    <o:p> </o:p>

    Le garde-barrière refuse toutefois de rester seul avec sa femme en compagnie de son étrange visiteur. Un des cantonniers ira chercher du secours à Lorcy. L’autre restera.<o:p></o:p>

    <o:p> </o:p>

    Le brigadier Radeau partit donc seul et revint vite. Il était à peine une heure du matin, dans l’automobile du médecin qu’on avait appelé par téléphone à la station. Il avait laissé au chef de gare le soin d’alerter les autorités. Mais par suite de circonstances mal définies, celui-ci a d’abord les plus grandes difficultés à appeler Montargis, à plus de treize kilomètres de là ; et quand il y parvient enfin, vers cinq heures du matins, ça ne répond pas, il lui faudra attendre plus de trois quarts d’heure pour qu’une postière décroche enfin l’appareil. Ainsi n’est-ce que peu avant 6 heures que M. Lesueur, sous-préfet du département du Loiret, reçoit ce message.<o:p></o:p>

    <o:p> </o:p>

     « Brigadier poseur a trouvé sur la voie kilométrique 110.900 un homme se disant Paul Deschanel, président de la République. Médecin et autorité locale prévenus »<o:p></o:p>

    <o:p> </o:p>

    M. Lesueur ne perd pas un instant. Six heures n’ont pas sonné qu’accompagné de M. Dumas, un inspecteur du P.L.M. appelé en urgence, il démarre à bord d’une voiture requise à la hâte. Une demi-heure plus tard, il arrive à la maisonnette du garde dont l’hôte, l’esprit apparemment clair vient de se réveiller. M. Dumas se déshabille et prête ses vêtements au président qui est à peu près de sa taille. M ; Barriot y ajoute une paire de chaussettes propres. Le sous-préfet tend son képi et, encouragé par la circonstance, se hasarde à des familiarités :

    - Ça vous rappellera, dit-il le temps où vous étiez sous-préfet.

    <o:p> </o:p>

    A partir de là, tout va progressivement regagner l’ordre officiel. On part pour la sous-préfecture, on installe le président dans la meilleure des chambres, trois médecins l’attendent, ils l’examinent, on rédige un communiqué, une enquête est ouverte, et dans l’après-midi Mme Deschanel et son fils arrivent à bord de la limousine même où était Clemenceau quand un anarchiste ingénu, le croyant facile à tuer, lui tira dessus. Alexandre Millerand, président du Conseil accompagne la famille ; et tout le monde rentre à Paris.

    <o:p> </o:p>

    Le président s’est incontestablement sorti de son aventure sans trop de dégâts. Sauf que son nez a gonflé pendant le voyage du retour et que de petits bouts de sparadraps papillonnent sur son visage. Il est pour ainsi dire, mieux dispos qu’il n’était au départ. Les médecins qui ont signé le communiqué de l’Élysée en témoignent. Ils lui prescrivent toutefois un long temps de repos. Mais avec le même entêtement qui l’avait fait partir pour Montbrison, en dépit de sa grippe, le président Deschanel s’accroche. Il ne partira, contre son gré, que le 3 juin, pour un congé de durée indéterminée qu’il prendra à Rambouillet.

    <o:p> </o:p>

    L’Indicateur du Fait Divers<o:p></o:p>

    150 ans de crimes et forfaits en chemin de fer<o:p></o:p>

    <o:p> </o:p>

    <o:p> </o:p>

    <o:p> </o:p>

    Le syndrome d'Elpenor. À l'origine de cette aventure, le voyage en train de Paul Deschanel à Montbrison pour inaugurer un monument. Le dimanche 23 mai, le convoi quitte donc la gare de Lyon, à 21 h 30. Fatigué, le Président avale un calmant pour dormir mais n'y parvient pas. Somnolent, l'esprit embrumé, il se lève et ouvre la fenêtre à guillotine de son wagon. À cause de travaux sur la voie, le train roule alors et fort heureusement à seulement <st1:metricconverter productid="50 km/h" w:st="on">50 km/h</st1:metricconverter>. Pour se rafraîchir, le Président se penche et bascule soudainement sur le ballast. Il est 23 h 55.<o:p></o:p>

    Dans « Le Monde » du 1er mai 1948, le Docteur Logre explique cette chute par le syndrome d'Elpenor : « un état de désorientation survenu au cours d'un réveil incomplet chez un sujet, fatigué et qui avait pris avant de s'endormir un médicament hypnotique ». Beaucoup, à l'époque, pensent que le Président est fou. Longtemps les caricaturistes et les chansonniers vont se gausser de cet épisode rocambolesque. Toute la France fredonnera : « Il n'a pas oublié son pyjama, c'est épatant mais c'est comme ça ! ». <o:p></o:p>

    Deschanel en 3 dates
    1855 : Naissance près de Bruxelles.
    1920 : Élu Président de la République contre Clemenceau. Au pouvoir pendant 7 mois.
    1922 : Décès à Paris.<o:p></o:p>

    <o:p> </o:p>

    <o:p> </o:p>

    <o:p> </o:p>

    <o:p> </o:p>

     


  • Commentaires

    Aucun commentaire pour le moment

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :