• UNE FLEUR DE NOVEMBRE

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    Quand sonna le tocsin du 1° août 1914, nous pensâmes tous à la Toussaint. Nous nous imaginions qu’après trois mois la guerre serait finie et ou près de l’être.

     

    Le 1° novembre, qui tombait un dimanche, les Allemands bombardèrent les cantonnements et firent aux abords des églises, à l’issue des cérémonies, des victimes civiles. Nous allons pour la première fois depuis cinq ans, visiter en paix nos cimetières et les parer de fleurs. Je sais un village de France dont toutes les tombes portent un plant de chrysanthèmes blancs. La fleur est petite, mais extraordinairement abondante et fraîche, et ce champ du repos prend un aspect de fête pour recevoir la visite et les prières des vivants aux morts. Nous n’avions, au front, que des fleurs sauvages à mettre sur les tombes. Nos mains les y déposaient avec piété. Chacun de nous voudrait pouvoir aller là-bas, dans les secteurs où il a souffert et vu tomber les camarades. Du moins penserons-nous à eux d’abord tandis que nous ferons avec la foule le pèlerinage du Père-Lachaise, ou du champ plus modeste où reposent ceux qui nous ont précédés sur les route de la terre. Nous pourrons leur apporter des fleurs à pleins bras. C’est la saison où abondent les plus somptueuses d’entre elles. Leurs teintes, leur aspect même s’accordent avec les jours mélancoliques de novembre. On les aime pour leur richesse, leur variété, la bizarrerie, parfois monstrueuse, de leurs grosses têtes. Je trouve que le chrysanthème est une fleur triste.

     

    La Société d’horticulture vient d’ouvrir à Paris son exposition annuelle de chrysanthèmes. Je l’ai visité avec d’autant plus de plaisir que cette fois, l’impression du retour à la vie est parfaite. En mai, l’exposition des roses m’avait semblé pauvre : on sentait la guerre trop proche. Nos jardiniers ont pu se remettre au travail et voici qu’ils nous apportent des fleurs merveilleuses.

     

    Saviez-vous que le chrysanthème nous est arrivé en France il y a un peu plus de cent ans, et je crois même le jour que le poète Barbey d’Aurevilly ? Je ne puis quant à moi, séparer dans ma pensée ce vieil homme de ces fleurs.

    Nous sommes en train d’oublier cet écrivain délicat et vigoureux, qui aima son art d’une passion violente et tourmentée. Il fut trop loin de la foule, de celle d’aujourd’hui surtout. Sa plume était âpre et coquette, mêlant les duretés aux finesses. Vous avez tous entendu parler de ses manuscrits. J’en ai eu sous les yeux, dont le moins que l’on puisse dire est qu’ils semblent inquiétants. Il plaçait devant sa table tout un arsenal d’encriers et suivant qu’il voulait exprimer des sentiments violents ou tendres, il écrivait sa phrase avec des lettres rouge vif ou bleu d’azur. Calligraphie magnifique et hautaine.

     

    Cet homme, dont il ne faut point sourire, accomplissait un sacerdoce quand il écrivait. Plût au ciel que les écrivains d’aujourd’hui eussent cette conception de leur mission redoutable. Savons-nous jamais le bien ou le mal qu’ira faire, tôt ou tard, ici ou là, cette phrase que nous écrivons, ces mots que nous jetons. Si nous tournions amoureusement notre plume avant de coucher chaque mot sur le papier, nous ferions comme le sage, qui sept fois tourne sa langue. Barbey d’Aurevilly était un sage.

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    Tandis qu’on le déposait en son berceau pour la première fois, l’explorateur Pierre Blanchard débarquait à Marseille tenant sous le bras un plant de chrysanthème, qu’il apportait d’Orient. Il alla présenter à l’Impératrice, la fleur nouvelle. La souveraine sourit, dit-on, et ce sourire marqua la naissance officielle de la jolie chose. 

     

     

    Le vieux poète n’est plus, tandis que la fleur règne toujours, mais si vieille. Je lui trouve des airs de morte. Les chrysanthèmes sont jolis à ravir, mais leur âme est triste. L’âme des fleurs se révèle dans leur parfum et ces grosses touffes ébouriffées n’embaument par l’air, comme des lilas. Elles  ont une âcre odeur de verdure. Les tiges et les feuilles, des chrysanthèmes vivent avec force mais c’est la vie végétale, la sève qui monte : ce n’est point la vie supérieure, qui fait des fleurs les confidentes aimées de nos joies et de nos tourments.

     

    Quelque chose leur manque encore, à ces échevelées, ce cœur qu’il y a au fond des roses. Quand les pétales de la reine des fleurs s’ouvrent à la vie, ne voyez-vous pas qu’ils s’écartent avec une crainte de mettre à nu le trésor des tabernacles.

     

    Il ne faut pas être surpris que nous aimions aujourd’hui les chrysanthèmes. Il y a de la mélancolie dans leur teinte et nous sommes dans un temps de mélancolie. Nous ne connaissons pas encore  ce ciel radieux que nous attendions après l’orage. Tourmentés comme elle, il est naturel que nous préférions au muguet et à la violette, au lilas et à la rose, parures divines de notre sol cette fleur bizarre qui nous arriva, il y a cent ans, des rivages orientaux.

     

    Antoine Redier

     

    Antonin Redier, né le 7juillet1873à Meudonet mort le 27juillet1954à Paris, est un écrivain, essayiste, romancieret éditeurfrançais.

     

    On lui doit de nombreux romans tels que Méditations dans la tranchée ou la Guerre des femmes, tous deux couronnés par l'Académie française. Il fit partie du monde de l'édition et dirigea un temps La Revue française.


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