• UNE INDUSTRIE TRÈS PARTICULIÈRE (La chapelure)

    chapelure
     

    Le trucage des denrées au XIX° siècle était un véritable sport national que les autorités ne parvenaient le plus souvent pas à endiguer. Si ça n’était sans doute pas une spécialité parisienne, les industriels de la capitale montraient toutefois des trésors d’ingéniosité pour flouer leur clientèle, généralement modeste car les plus riches disposaient d’un palais  à qui on ne la faisait pas.

     

    Louis Z… un de ces vieux cacochymes, inutiles, ruiné par le libertinage, parasites fixés aux flancs comme des poux, à la peau des gueux se procurait des ressources assez considérables au moyen d’une industrie des plus curieuses, qu’il exploitait de compte à demi avec le mastroquet propriétaire de l’immeuble. Il pénétrer souvent dans l’arrière-boutique, et chaque jour, vers midi, une dizaine d’individus venaient luis apporter des sacs qu’il pesait aussitôt et payait vingt-cinq à soixante centimes l’un, mais davantage, rarement moins.

     

    Les sacs mystérieux contenaient des restes de pain ramassé un peu partout, mais principalement sur les tas d’ordures et dans les caisses que les ménagères déposent le matin, pour les boueux, sur le pas de leur porte. Toutes les espèces de pain s’y trouvaient représentées. Il y avait des morceaux si durs qu’à les mordre un dog se fut cassé les dents. D’autres, couvert d’une moisissure verdâtre, aussi longue que la barbe d’un patriarche, eussent fait les délices d’un botaniste. Beaucoup, recueillis au fond des cabarets, avaient des taches de vin. Quelques-uns, découpés en tartines, étaient encore enduits de la confiture qu’avaient négligemment léchée des enfants gâtés.

     

    Après avoir pesé ces ignobles croûtes, à demi mâchées pour la plupart et rejetées par suite d’un engouement subit, Z… les transportait dans un cour obscure dans un hangar où deux compères allaient les transformer en…chapelure.

     

    Un triage succinct était fait par un manchot, qui poussait de son pied nu, si l’on peut appeler nu un pied recouvert d’une véritable chaussette de crasse – d’un côté, les bribes brûlées produisant une belle chapelure brune, de l’autre, les miettes moins cuites réservées à la confection d’une jolie chapelure blonde.

     

    Deux camarades de Z…, tournant chacun une roue, mettaient en branle une machine assez semblable aux moulins à café des grandes maisons d’épicerie. Assis sur des escabeaux, ils abaissaient et redressaient leur torse avec la régularité d’automates articulés au coccyx.

     

    Le plus vieux, affligé  d’un nez violâtre d’ivrogne, superbement veiné d’indigo comme une agate précieuse, bavait continuellement sur la mouture ; le moins âgé chiquait et crachait sur les tas avec la même insouciance.

    -        Peuh ! disait-il, c’est les bourgeois qui mangent ça !

    Détail supplémentaire, les rats, dont le quartier est infesté, ont complètement disparu de la fabrique de chapelure !


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