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JULIETTE DODU, MYTHE OU REALITE ?

 

JULIETTE DODU, MYTHE OU REALITE ?

 

S’il est un personnage controversé dans notre histoires des postes et télécommunications, c’est bien celui de Juliette Dodu. Quel rôle a vraiment tenu cette employée du télégraphe au cours de la guerre franco-prussienne de 1870-1871. La Poste la reconnaît officiellement comme héroïne nationale en l’honorant d’un timbre-poste. Mais en l’absence d’archives et de témoignages, l’historien ne peut trancher définitivement

 

Le 29 octobre 2009, La Poste émettait un timbre-poste gravé par Marie-Noëlle Goffin en hommage à Juliette Dodu. Le premier jour avait lieu à Saint-Denis de la Réunion et à Pithiviers.

 

Cette émission est l’occasion de revenir sur cette histoire dont certains considèrent qu’elle est un mythe, mais d’autres une réalité.

 

Gérante du bureau télégraphique de Pithiviers (Loiret) en 1870, Juliette Dodu fut, après la guerre de 1870-1871, admise au panthéon des héroïnes françaises, au même titre que Jeanne d’Arc. Le 30 août 1896, le supplément illustré du Petit Journal la présentait ainsi en quatrième de couverture : « Les héroïnes de la France, Melle Juliette Dodu ». Un petit article accompagnait la gravure et commençait ainsi :

« Il est bon après 25 ans de rappeler l’acte héroïque qui lui assure la célébrité ».

Après quelques lignes expliquant les circonstances, l’article concluait : « Melle Dodu a reçu la médaille militaire et la croix d’honneur ; il est bon de rappeler sa belle conduite et de l’offrir en exemple ». Financée par une souscription du Souvenir français, une statue fut érigée à Bièvres où elle vécut.

 

Juliette Dodu née en 1848 à Saint-Denis de la Réunion et vint en France en 1864. Devenue gérante du bureau télégraphique de Pithiviers en 1870, elle se retrouva au milieu des combats opposant l’Empire français et la Prusse. Le 20 septembre, les Prussiens approchaient de Pithiviers. Jusqu’à leur arrivée, elle réussissait à envoyer à Orléans par le télégraphe des informations sur les mouvements de troupe allemands. Dès qu’ils pénétrèrent dans Pithiviers, elle dissimulait sous son manteau certaines pièces du télégraphe électrique Morse pour le rendre inutilisable et se cachait. Sa mère expliqua aux militaires prussiens que sa fille avait été appelée à Tours. Quelques jours plus tard, l’ennemi se repliait sur  Étampes et Juliette Dodu réapparaissait. Elle remontait son appareil télégraphique et reprenait ses communications « patriotiques ».

 

A plusieurs reprises, les Prussiens revenaient au bureau du télégraphe de Pithiviers sans toutefois pouvoir surprendre Juliette Dodu. Ses renseignements auraient permis de sauver l’Armée de la Loire du désastre.

 

Le 28 novembre, lors de la bataille de Beaune-la Rolande, le prince Frédéric Charles obtenait un renseignement sur la présence de la gérante du télégraphe de Pithiviers : sa servante l’aurait dénoncée contre une récompense. Elle est arrêtée et traduite devant le conseil de guerre : jugée, elle était condamnée à mort. Son charme émut le prince Frédéric Charles qui la gracia.

 

Reconnue pour sa conduite au péril de sa vie », Juliette Dodu recevait la médaille militaire en 1877 et l’année suivante devenait la première femme décorée de la légion d’Honneur.

Dans ces années consécutives à la défaite française et à l’annexion de l’Alsace-Lorraine, il était de bon ton de glorifier ceux et celles qui avaient réalisé des actes héroïques. La France se cherchait des héros et héroïnes pour conjurer l’humiliation subie. Juliette Dodu fut  de celles-là ; jusqu’à son décès en Suisse en 1909, elle entretint largement « sa » légende.

 

Deux années après son décès en 1911, le maire de Pithiviers fut le premier à remettre en cause cette légende. Lors d’un discours de remise des prix à l’école supérieure des filles, il exhorta les grandes héroïnes françaises, mais sans y inclure l’héroïne locale, Juliette Dodu : « On ne sera pas surpris que je m’abstienne d’ajouter à cette énumération le nom de Juliette Dodu. Si le succès figuré de ses exploits a pu lui valoir certaines admirations et même en imposer à certains personnages politiques, il n’en saurait être de même des gens de cette cité. Il y a encore à Pithiviers trop de survivant de 70 qui savent à quoi s’en tenir sur la véracité de cette histoire qui n’est que pure légende, et légende dont les origines sont peu recommandables (&) »

Les propos du maire en étonnèrent plus d’un, tant à Pithiviers que dans le reste de la France. Comment pouvait-il douter de cette héroïne française ?

 

Il pouvait s’appuyer sur les propos contradictoires de Juliette Dodu : à force de raconter son histoire, elle mélangeait les détails. Son dossier soulignait simplement qu’elle « avait fait preuve de zèle et de dévouement », sans plus. En revanche le receveur du bureau de poste de Pithiviers se voyait gratifier d’une conduite  héroïque « Cherchant à assurer une communication au péril de sa vie, il avait reçu sur la nuque un coup de sabre d’un uhlan »

 

Selon les témoins, Juliette Dodu n’aurait fait que cacher entre deux matelas l’appareil télégraphique le 21 septembre lors de l’entrée des dragons bleus au prince Albert à Pithiviers. Selon d’autres, ce serait sa mère qui l’aurait fait. Quant à sa condamnation à mort, elle n’est nullement mentionnée. Nous ne trouvons aucune mention dans le récit de Steenackers publié en 1883. Enfin Juliette Dodu s’honorait d’avoir reçu le 8 décembre une mention honorable signée de Gambetta : ce même jour le ministre était en situation difficile, manquant d’être capturé par les Prussiens.

 

Le dossier ne plaide pas en faveur de Juliette Dodu : y a-t-il eu imposture ? Difficile de l’affirmer. La presse nationale avait besoin de mettre en avant des héros dans les années 1870.

Le Figaro se saisit de Juliette Dodu pour en faire un personnage de légende. A force de répéter le récit de cet évènement, peut-être a-t-elle fini par y croire et contribué à perpétuer se qu’elle nommait « sa » légende ?

 

En ce début de XXI° siècle, Juliette Dodu conserve ses défenseurs en particulier sur l’île de la Réunion où elle est née. Internet permet de constater la ferveur des Réunionnais envers celle que le site de l’hôtel Juliette Dodu, sis 31 rue Juliette Dodu, qualifie d’ »héroïne nationale ». Cet hôtel est situé au centre de la cité de Saint-Denis de la Réunion, mais aussi et surtout dans la maison natale de Juliette Dodu. Selon le site, c’est un petit palais créole aménagé dans un bâtiment de la Compagnie des Indes orientales classé Monument Historique. Le site le présente comme «  un des hôtels de charme de tout premier plan à la Réunion ».

 

Le site de l’Ile de la Réunion présente ainsi Juliette Dodu : « Découvrez Juliette Dodu, résistante de guerre réunionnaise » ajoutant qu’elle est une « véritable héroïne française de la guerre contre la Prusse » et que «  l’action de cette femme d’origine réunionnaise sauva la vie de 40 000 soldats ».

 

Lors du premier jour du timbre-poste, l’Académie de la Réunion lui a rendu hommage par une exposition « Juliette Dodu, un destin au service des siens ». Un collège de Saint-Denis de la Réunion porte son nom depuis 1937.

 

La rue Juliette Dodu est une des rues les plus commerçantes du chef-lieu de l’île de la Réunion, mais dans cette rue se trouvait la maison d’arrêt, laquelle avait été surnommée « prison Juliette Dodu ». Elle est remplacée depuis le mois de décembre 2008 par un nouveau centre pénitentiaire établi à Domenjod.

Pour les Réunionnais Juliette Dodu demeure assurément une héroïne de l’Histoire de France.

Mythe ou réalité : l’histoire tranchera peut-être un jour ?

 

Yves Lecouturier (Société d’Histoire de la Poste et de France Télécom en Basse-Normandie)

Pour Les Cahiers de la FNARH (Revue de la Fédération Nationale des Associations de personnel de la Poste et de France Télécom pour la Recherche Historique) N° 114 Janvier-février-mars 2010

 

(&) Beaucoup d’habitants de Pithiviers « prêtaient, des relations plus que suivies » entre Juliette et des officiers prussiens.

 

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