Comment M. le maire de Saint-Symphorien-en- Lay perdit tout à coup la parole, à la vue d'un morceau de ruban.
Il y a longtemps, en vérité, que je ne vous ai conté quelque nouvelle drôlerie d'un des quarante-huit mille maires sous lesquels la France a le bonheur de vivre, et qui, comme autant de petites rigoles, distillent chacun quelques gouttes de la majesté d'un très-haut et très-puissant. Ce n'est pas pourtant que la matière ait manqué ; ce n'est pas que le milieu communal et départemental ai suspendu le cours de ses bévues ; c'est que le milieu parisien a accaparé ces jours-ci toutes les moqueries, et en additionnant les sommes partielles de ridicule absorbées par le ministère, par la police, par la cour, par les mauvais livres et par les mauvaises pièces, il s'est trouvé au total qu'il n'y avait plus de place dans nos colonnes pour les ridicules de province. Cependant, ennemis jurés de tous les monopoles, nous ne devons pas souffrir que les bévues de la capitale consomment toute l'attention, et nous enverrons aujourd'hui M. le maire de Saint-Symphorien-en -Lay faire compagnie à MM. les maires, de Fourrières, de Saint-Chamond, de Saint-Paul-du-Var, etc.
Donc, à Saint-Symphorien-en-Lay, il y a un maire, et aussi un pensionnat de demoiselles, dirigé par les Sœurs de Saint-Charles, nom quelque peu séditieux, mais qu'on tolère pourtant dans le pays. Le maire est un bon et digne homme, très-peu féroce, assez inoffensif, retiré du commerce, où il a acquis honorablement une aisance agréable, sujet à s'attendrir, et fort dévoué de cœur à l'ordre de choses. Le pensionnat est, comme toutes les maisons de cette sorte, une réunion de jolies petites filles, fraîches, blondes, souriantes; asile de jeux légers, de propos malicieux, et quelquefois de ces graves rêveries de quinze ans, dont la profondeur naïve a toujours échappé au plus habile moraliste.
Or il arriva un jour solennel pour le maire et le pensionnat ; ce jour-là, celles des jeunes filles dont le travail et l'application avaient mérité de constants suffrages, devaient recevoir, en présence des bonnes Sœurs, des autorités de Saint-Symphorien et de leurs parents, la récompense publique de leurs efforts ; et ce jour-là aussi le maire devait mettre une cravate blanche, s'habiller de noir, ceindre son écharpe officielle, prononcer un discours, et déposer sur le front timide de la jeune élève la couronne de lierre, qu'une mère suspend avec soin à la cheminée, pour dire aux personnes qui lui font visite : « Ma fille a remporté le prix. »
M. le maire fit donc toutes ses dispositions, prit ses gants et son chapeau, prépara son improvisation, et se rendit tout radieux au pensionnat.
Les Sœurs vinrent le recevoir avec respect ; car, je vous le répète, c'est un brave homme, que ce maire, et il fut très fier de la réception des bonnes Sœurs. »
Il entra dans la salle ; tout le monde se leva, jeunes filles et parents , de quoi il fut fort touché. L'aspect de tous ces jolis enfants, les draperies de la salle , les couronnes parfumées, les livres dorés sur tranche, et à côté de lui le buste paternel du roi de juillet, tout cela le disposa singulièrement à l'éloquence.
Alors ii s'assit, se moucha lentement, seleva, puis il commença en ces termes :
« Mes chers enfants,
« C'est avec un grand bonheur que je me vois aujourd'hui au milieu de vous ; c'est pour moi un vif plaisir que de vous distribuer ces couronnes, objet d'une louable émulation et méritées par une application constante et par de longs travaux. Oui, mes enfants, c'est pour moi un plaisir bien vif... » (Ici le digne homme s'attendrit visiblement ; il porte son mouchoir à ses yeux, et reprend, d'une voix altérée) :
« C'est aussi une grande joie pour ces bonnes Sœurs, qui vous ont donné de si généreux soins avec une persévérance que j'ose dire infatigable, et pour ces chers parents, dont le cœur va tressaillir, en voyant… Ah ! mon Dieu !,.. Que vois-je ? »
Et la figure du brave maire avait pâli horriblement; il essayait en vain d'articuler quelques mots : la parole expirait dans sa bouche.... On s'empresse autour de lui, ou l'interroge; le médecin de l'endroit lui saisit le poignet, et cherche sa lancette. Alors le malheureux maire retrouvant quelque force, fait ligne qu'on s'éloigne, et se précipite à grand pas hors de la salle
Tout le monde se regardait ; on ne pouvait comprendre la cause de cette étrange suffocation, « Mon Dieu, mon Dieu ! diraient les petites filles, monsieur le maire est devenu fou! »
Cependant, les Sœurs l'avaient suivi, et le pressaient de questions. Enfin, ces mots entrecoupés s'échappèrent de se bouche : Vert.... blanc....
Tout fut alors éclairci. Le costume ordinaire des jeunes filles, depuis sept ou huit ans, était une robe couleur feuille morte, avec une ceinture de ruban vert. M. le maire n'avait jamais remarqué ce ruban, qui du reste, allié à la feuille-morte, ne présentait aucun emblème séditieux. Mais aux grands jours, aux jours de fête, les bonnes Sœurs faisaient prendre aux jeunes filles cette robe légère d'une entière blancheur, qui a toujours été la parure la plus séduisante d'une jeune vierge.
Elles avaient mis la robe blanche, les malheureuses petites filles, et elles n'avaient pas pensé à la fatale ceinture verte, qui devenait, par son contact avec la robe, une attaque à la monarchie et à l'ordre de successibilité au « trône » fondé par les institutions de juillet.
Cependant, vu la pureté bien connue de leurs intentions, M. le maire ne jugea pas à propos de verbaliser, mais la distribution des prix dut s'achever sans le concours de l'autorité, qui ne peut, en aucune façon, sanctionner par sa présence une offense, même involontaire, au drapeau de Jemmapes, aux couleurs qui brillaient jadis sur la livrée de Philippe-Égalité.
Texte tiré de LE REVENANT