Illustrations : Noce en Auvergne en 1900 : il s’agit de la plus ancienne tradition d’Auvergne. Le char nuptial était traîné par un attelage de bœufs. A côtés des mariés et devant les garçons et les demoiselles d’honneur se tient « le cabretaire » qui, tout à l’heure, aux sons de la cabrette, le biniou d’Auvergne, précédera le cortège et fera danser la bourrée à tous les gens de la noce.
Noce en Auvergne en 2010 : devant « la Maison du Peuple » (mairie) à Le Vernet-La Varenne, lieu de prédilection de l’écrivain Henri Pourrat, le thème du mariage est celui des Année Folles,
SUR LE CHEMIN DES NOCES
Savons-nous encore faire la noce ?
Il est à craindre que non. Étriquées, banalisées et toutes plus ou moins citadines, les noces d’aujourd’hui se font par petits banquets, après une course express à la mairie pour échanger un baiser furtif et un détour par l’église pour le faire agréer par le curé.
Émiettées, clandestines et pour tout dire affligeantes de conformisme, les noces d’aujourd’hui ont perdu leur attrait.
Menées tambour battant comme une opération de guérilla, elles n’ont plus cette solennité un peu pompeuse qui faisait s’arrêter les gens sur leur passage.
Où sont dons passées ces grosses noces de campagne où, huit jours durant, la fête emportait tout dans un tourbillon infernal, tourneboulant les villages, dissipant en trois jours l’ivresse des années d’habitudes et les économies d’une génération ?
Finies. D’ailleurs on ne dit plus noces mais mariage, et les mariés eux-mêmes n’y voient que pure formalité fatigue inutile et lourdeurs d’estomac. Où sont-elles donc ces superbes agapes familiales où, la pièce montée annoncée, un majestueux synchronisme courbait les fronts par-dessus la table, en direction de l’ancêtre qui en avait toujours une bien bonne à raconter ou à chanter ?
Il fut un temps, pas si lointain, où une noce réussie créait un grand climat lyrique, une date, un magma important de sentiments nouveaux et de fantasmes inavoués de virginités défaites. D’aussi loin qu’ils étaient venus, parents, amis, invités de passage, emportaient dans leur bagage un bout de voile blanc, un mirliton cassé, une gueule de bois ou une jarretière de la mariée qui leur raconteraient plus tard un souvenir.
A travers les traditions et les coutumes de nos provinces, nous avons retrouvé des témoignages de cette époque bénie. Les uns et les autres en disent long sur le raffinement des cérémonies d’autrefois.
Le jour des noces, la façon de s’y rendre, de commencer la vie commune, de se conduire lors du repas, ont été et restent encore parfois, de véritables épreuves où coutumes et rites devaient être respectés à la lettre sous peine de perdition, de cocuage et autres malédictions intimes.
Car jamais les noces ne furent d’innocentes parties de rigolades. Elles tenaient, dans leur démesure, autant de la fête que de l’examen de passage. Le gendre ou la bru devait avant tout respecter l’acquis de générations de mariés.
Avant tout il convenait de ne pas se tromper sur la date des épousailles. En Limousin comme en Auvergne et dans une partie du Périgord, les jeunes filles refusaient de se marier en mai « C’est le mois des ânes », disaient-elles. Les garçons, pour garder le beau rôle, se retrancher derrière le proverbe qui veut que : « Méchante femme s’épouse en mai ». Les invitations, l’achat des costumes, les préparatifs de la noce se faisaient en Limousin selon des rites bien établis. Si deux mariages étaient bénis le même jour dans la même église, le premier couple qui sortait emportait tout le bonheur. Toutes les ruses étaient bonnes pour arriver les premiers devant le curé. De plus, on ne célébrait rigoureusement jamais dans la même journée un enterrement puis un mariage. Les règles étaient plus strictes encore pour ce qui touchait aux futurs époux : le jour de la noce, le marié ne devait ni avoir passé la nuit dans la même maison que la fiancée, ni surtout y avoir revêtu son habit de noce.
Un bon truc pour se garantir le bonheur consistait à tourner à l’envers, soit un vêtement de dessous, soit une poche du pantalon. Un autre, infaillible, se réduisait à mettre une poignée de gros sel dans une poche ou un revers de manche. Au domicile de la mariée, de la « novie », le rite se compliquait. Le garçon, accompagné ou non d’un ménétrier, faisait sa demande :
« Moun boun moussur, preita-me to filho,
Te la rendrai can poudrai…”
On distribuait les rubans et la musique ouvrait le cortège. La novie, au bras de son père, de son parrain ou bien du « menadour », l’accordeur de mariage, précédait les couples qui se donnaient le bras. A l’église, le moindre geste, le plus minuscule incident avait un sens : le bas de la robe ramené sous les pieds du marié par une amie de l’épousée signifiait que la femme « porterait la culotte », aurait la maîtrise du ménage. Le rite de la flexion du doigt lorsque l’époux passe l’anneau, indiquait que la jeune femme voulait sauvegarder ses droits de maîtresse de maison.
De retour à la maison, les jeunes mariés devaient mettre ensemble le pied sur le seuil et dans certaines régions du Limousin, on leur présentait un bol de bouillon très épicé dans lequel flottait une poignée d’avoine. Cette « soupe des cornards » devait être ingurgitée avec une seule cuiller évidemment.
En Auvergne, le repas de noces prenait des proportions étonnantes. Dans l’un livre de ses livres, l’écrivain Camille Audigier s’en est fait le témoin :
« La noce, écrit-il, devait durer quatre jours. Elle se ferait à la ferme ; le couvert serait mis dans les granges et, si le temps restait beau, sous les hangars aux voitures. On avait adjoint aux trois musiciens de l’orchestre local un tambour et une grosse caisse de Cébazat. De plus, les pompiers, tous invités, se faisaient un point d’honneur de venir claironner dès l’aube chez leur lieutenant et d’escorter les mariés à l’église en tirant des coups de fusil. Depuis le dimanche, toutes les ménagères du quartier avaient envahi la ferme pour aider la Fanchon et Margot dans l’écorchage des lapins, le dépeçage des poulets et la confection des sauces, pâtés pompes et gâteaux. Tous les amis avaient été réquisitionnés pour prêter leurs couverts, leurs couteaux et leur vaisselle. De vastes chaudrons attendaient dans tous les recoins des courettes et les fourneaux volants frémissaient d’impatience sur leurs trépieds de fer.
Dédé, le boucher de la Périère, avait tué une vache, deux veaux et quatre moutons, que les gamins s’amusaient depuis deux jours, à lui voir gonfler avec un énorme soufflet, puis amollir avec des bâtons maniés comme des baguettes de tambour. Deux cuisiniers avaient été loués par la Fanchon au premier hôtel de Riom… C’avait été une hécatombe de lapins, canards, coqs, poulets et dindons. Trois tonneaux de vin vieux s’arrondissaient dans la grange et des pots que l’on devait toujours tenir pleins étaient affectés à chaque rangée de table… »
Et tout cela pour une simple noce villageoise. Ah ! L’on savait vivre en ce temps-là ! Avouez que nos modernes mariages, figés qu’ils sont dans l’imitation dérisoire du modèle bourgeois, supportent mal la comparaison…
Non vraiment, il faut de toute urgence en revenir aux noces d’antan.
Jean-Paul Chavent et Patrick Cazals (Velay Magazine Juin 1974)